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Et si l’ennui devenait notre allié ?

Que l’on parle de confinement, de couvre-feu ou de contraintes socio-culturelles, la crise sanitaire de la covid-19 nous a parfois confronté à des situations insolites : prendre des pauses café ou des déjeuners seul, se retrouver des soirées entières sans rien avoir à faire, expérimenter la solitude et l’ennui. Si l’ennui forcé est désagréable, l’ennui choisi peut être bénéfique. Il contribue alors à la créativité et à la résolution de problèmes. Comment et pourquoi intégrer l’ennui dans nos routines de travail ? Quelques pistes de réflexion dans cet article !


L’ennui : le vilain petit canard de nos routines


L’oisiveté est une “occupation” très peu valorisée dans notre société. En temps normal, avoir une emprise constante sur son emploi du temps est même plutôt la norme. L’omniprésence des outils numériques nous y invite en permanence : on anticipe, on prévoit, on booke … On mène une vie “à 100 à l’heure” entre obligations professionnelles, sociales et familiales. Les journées défilent et se ressemblent, mais nous n’avons pas vraiment le temps de prendre du recul. Nous voyons dans cette hyperactivité une forme d’épanouissement : il faut “faire”, être en action, toute la journée, toute la soirée. Même les moments de pause sont l’occasion de consulter les réseaux sociaux, de contacter nos amis, d’écouter un podcast ou de jouer en ligne.


Enfin ça, c’était jusqu’au printemps 2020 et son lot de bouleversements, qui nous obligent depuis maintenant 1 an à devoir composer avec l’ennui et avec les questions parfois existentielles qu’il soulève. Lorsque tout s’arrête, on a en effet le temps de se demander pourquoi. Ce qui peut être angoissant. Car c’est un fait dont nous n’avions pas forcément conscience : nous n’étions plus habitués à nous ennuyer ! Or l’ennui peut avoir des conséquences très positives, lorsqu’il s’introduit avec parcimonie dans notre routine.


Et si la période de crise sanitaire était un moment idéal pour re-valoriser les bénéfices de l’ennui et s’autoriser, de temps à autre, un brin d’oisiveté ?


Les bénéfices de l’ennui


L'ennui est traditionnellement associé à une série de résultats négatifs, tant sur le lieu de travail que dans la vie personnelle. Les bénéfices de l’ennui sont pourtant étudiés par les chercheurs en sciences humaines depuis plusieurs décennies. En premier lieu, l’ennui, loin d'endormir notre cerveau, serait un véritable booster de créativité. Dans une recherche publiée en 2014 dans le Creativity Research Journal, Sandi Mann et Rebecca Cadman ont étudié expérimentalement l’influence de l’ennui. Les auteurs ont en effet mené deux études au cours desquels ils demandaient à leur participants de réaliser une tâche de créativité : lister pendant 3 minutes le plus d’utilisations possibles d’un gobelet en plastique. Auparavant, la moitié des participants avait dû réaliser une tâche ennuyeuse (recopier les numéros de l’annuaire pendant 15 minutes), et l’autre moitié non.


Les résultats de ces études montrent que la créativité des participants ayant réalisé auparavant une tâche ennuyeuse est supérieure à la créativité de ceux qui n’en ont pas réalisé. Selon James Danckert, professeur en neurosciences cognitives, ce constat s'explique par le fait que l’ennui, si l’on y répond de manière adaptée “est un signal pour explorer, faire autre chose. Il est le signe que ce que vous faites ne fonctionne pas”. En d’autres termes, en l’absence de stimulation neuronale, notre esprit va automatiquement la créer !


Mais ce n’est pas tout ! L’ennui serait également générateur de sens. Selon Andreas Elpidorou, professeur de philosophie, l’ennui nous permettrait en effet de prendre du recul sur nos actions et les bénéfices qui en découlent. Ainsi, nous serions plus à même de ressentir la gratification émotionnelle et sociale associée au fait de réaliser des actions que nous percevons comme importantes. L’ennui serait donc in fine une sorte de guide qui pourrait nous orienter vers les tâches qui sont réellement signifiantes à nos yeux.


Enfin, l’ennui constitue également une pause pour le cerveau ! Selon le professeur Jean-Philippe Lachaux, chercheur en neurosciences spécialiste de l’attention, notre cerveau a régulièrement besoin de se reposer afin de pouvoir refaire le plein et être de nouveau efficace. L’absence de pauses conduit tout droit à l’épuisement et à la surcharge cognitive. Or le repos du cerveau ne se trouve réellement que dans l’ennui et l’errance mentale. Vous avez bien lu, l’ennui favorise en fait … la productivité !


Managers : autorisez vos collaborateurs à s’ennuyer !


Lorsque l’on s’engage dans des carrières de management ou de gestion de ressources humaines, on ne pense pas forcément qu’une partie de notre mission peut être de permettre aux collaborateurs de s’ennuyer. Cela semble contraire aux bases de la gestion d’équipe, qui mettent l’accompagnement à la productivité au cœur de l’activité. Permettre l’ennui est cependant très important et peut réellement faire la différence auprès des collaborateurs, à la fois en termes de santé au travail et en termes de performance. Voici quelques bonnes pratiques à encourager :

  • La réflexion par objectifs à court terme, clair et précis, qui favorisent la concentration sur une courte période. Les collaborateurs auront davantage tendance à s’octroyer de réels moments de pauses s’ils ont l’impression d’avoir “fini quelque chose”

  • Les pauses sans téléphone ! Proposez aux collaborateurs de marcher 15 minutes durant leur temps de pause, plutôt que de consulter les réseaux sociaux.

  • Pourquoi ne pas se mettre à la méditation en équipe ? La méditation en pleine conscience (ou mindfulness) est un formidable outil pour ressourcer le cerveau et éloigner la sensation de surcharge. On y gagne en prime en gestion des émotions négatives.

À votre niveau, vous pouvez également promouvoir le fait de prendre des pauses. Pour cela, évitez par exemple de féliciter les collaborateurs qui travaillent sans relâche. Si on a tendance à penser que ces personnes sont les plus productives, encourager ce type de comportements peut créer une norme de surinvestissement qui sera délétère pour la santé de l’équipe. Enfin, donnez l’exemple ! Autorisez-vous à vous ennuyer 15, 20, 30 minutes par jour. Non seulement cela vous sera bénéfique, mais vous inciterez les collaborateurs à faire de même.


En résumé, la crise sanitaire nous aura appris à faire la différence entre l’indispensable et le superflu. Avec parfois quelques surprises ! La surprise,en effet, de se rendre compte du poids des interruptions sur notre efficacité. La surprise également de retrouver un ennui oublié voire délaissé et parfois même d’y prendre du plaisir. La surprise aussi de retrouver des gestes simples et pourtant si importants pour préserver la santé de ses collègues et collaborateurs. Toutes ces surprises doivent nous interpeller et nous permettre de questionner nos automatismes de travail afin d’améliorer durablement le bien-être et la motivation des équipes.


(article originellement rédigé pour le livre blanc “Confinement : les enseignements à retenir”, à télécharger sur le site des Éditions Tissot)



Références


Dankert, J. (2016). The Science of Boredom. Interview for Live Science. Consulté en ligne.


Elpidorou, A. (2017). How moments of boredom help us achieve more. Interview for BBC. Consulté en ligne.


Lachaux, J.-P. (2020). Gérer la surcharge mentale en confinement. Cerveau & Psycho. Consulté en ligne.


Mann, S., & Cadman, R. (2014). Does being bored make us more creative?. Creativity Research Journal, 26(2), 165-173. file:///Users/aniern/Downloads/mann2014.pdf

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