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Face à l’échec : les bienfaits de l’auto-compassion

Vivre un échec est toujours douloureux. L’échec renvoie à ses limites, à ses lacunes. La culture perfectionniste qui prédomine dans nos sociétés encourage les individus à considérer l’échec comme une preuve de faiblesse et à actionner les mécanismes de l’auto-critique. Si cette dernière peut être constructive, elle est également, à trop forte dose, susceptible de nuire sévèrement à la santé psychologique. Face à cette tendance, les méthodes d’accompagnement habituelles visent à renforcer les attitudes positives sur soi grâce au développement de l’estime de soi. Celles-ci sont cependant de plus en plus critiquées, tandis que de nouvelles techniques d’intervention se révèlent prometteuses ! Faisons ensemble le point sur l’accompagnement face à l’échec.




Les limites de l’intervention sur l’estime de soi

L’estime de soi consiste globalement à évaluer ses performances personnelles (“dans quelle mesure suis-je bon ?”) par rapport à des normes établies (“qu’est-ce qui est généralement considéré comme “bon” ?”) et dans des domaines que l’on considère comme importants pour soi (“est-il important d’être bon dans ce domaine ?”). Mais l’estime de soi implique aussi la manière dont les autres nous évaluent (“dans quelle mesure les autres m'aiment-ils, m'apprécient-ils ?”), et de comparer notre performance à celle des autres (“les autres sont-ils aussi bons, moins bons que moi ?”). La comparaison sociale est donc au cœur de ce processus. Si l’estime de soi est généralement considérée comme l’un des principaux marqueurs de santé psychologique, chercheurs et praticiens remettent en question, depuis quelques années, l’idée de l’estime de soi comme objet d’intervention ou d’accompagnement.

Et ce, pour deux principales raisons. Premièrement, il est difficile de renforcer l’estime de soi d’un individu, celle-ci s’avérant très résistante au changement. Deuxièmement, développer une estime de soi élevée peut avoir des conséquences sur la santé psychologique. Cela peut notamment entraîner des distorsions de la perception de soi, qui rendent difficile l’identification des domaines dans lesquels il est possible (voire nécessaire) de s’améliorer. Cela peut également entraîner des comportements agressifs envers les personnes qui menacent notre égo.

Pour ces raisons, de nombreux thérapeutes ont travaillé au développement de nouvelles méthodes d’intervention visant à renforcer les attitudes positives sur soi, sans passer par l’estime de soi. L’une des alternatives se révélant à ce jour très prometteuse est directement inspirée de la philosophie bouddhiste : l’auto-compassion.

Auto-compassion, bienveillance et résilience

Parmi les constats ayant amené les chercheurs et les praticiens à s’intéresser à l’auto-compassion, on retrouve l’observation selon laquelle les individus sont généralement plus durs et plus exigeants envers eux-mêmes qu’envers les autres. L’auto-compassion intervient justement sur ce prisme. Par un examen minutieux de ses exigences, l'auto-compassion entraîne une compréhension sans jugement de sa douleur, de ses insuffisances et de ses échecs. L'autocompassion implique ainsi de reconnaître que la souffrance, l'échec et les insuffisances font partie de la condition humaine, et que toutes les personnes - y comprit soi-même - sont dignes de compassion. Cet abandon progressif du jugement sur soi-même permet également moins de jugement sur les autres. Cela ayant pour conséquence de rendre la comparaison sociale de moins en moins utile, au fil de l’intervention, pour se forger une opinion positive de soi.

Autre point important : l’auto-compassion implique de faire preuve de bienveillance lorsque l’on ne réussit pas à atteindre ses standards idéaux de performance. Pour autant, cela ne signifie pas que les échecs passent inaperçus ou ne sont pas corrigés. Cela signifie plutôt que les actions nécessaires pour s’améliorer sont encouragées avec douceur et patience.

Accompagner au développement de l’auto-compassion

Face à des expériences de souffrance ou d'échec personnel, l'auto-compassion comporte trois composantes essentielles:

(a) la bonté envers soi, c’est-à-dire préférer la gentillesse et la compréhension envers soi-même plutôt que le jugement et l'autocritique,

(b) le fait de voir ses expériences comme faisant partie de l'expérience humaine collective plutôt que comme séparant et isolant, et

(c) la pleine conscience, qui implique de maintenir ses pensées et sentiments douloureux dans une conscience équilibrée plutôt que de se sur-identifier à eux.

Bien que présentées séparément, ces trois composantes sont en réalité liées et agissent les unes sur les autres. L’un des enjeux des interventions visant à renforcer l’auto-compassion est donc d’identifier le point de départ à privilégier en fonction des sensibilités de l’accompagné. Des méthodes d’interventions issues de différents champs de la pratique psychologique peuvent ensuite être mises en place. Notons par exemple l’efficacité des interventions de type Mindfulness-Based Stress Reduction (MBSR). Ce protocole de “réduction du stress basée sur la pleine conscience” est caractérisé par l'enseignement de pratiques de méditation formelles et informelles, d’exercices de yoga et le partage d'expériences de groupe. Le but du MBSR est d'améliorer la capacité de pleine conscience, qui permet d’adopter une posture de conscience vigilante et d’analyser ses pensées sans jugement. Notons également la possible utilisation de méthodes inspirées des thérapies cognitivo-comportementales, permettant la restructuration des schémas de pensées et l'intégration de pensées compatissantes face à l’échec.

Il va sans dire que l’accompagnement individuel au développement de l’auto-compassion se construit principalement dans la relation à l’accompagné. Néanmoins, les recherches récentes à ce sujet ouvrent également la possibilité de développement de formations ou de protocoles de sensibilisation plus larges. L’auto-compassion pourrait ainsi faire partie des politiques organisationnelles de prévention des risques psychosociaux.

Références

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Conversano, C., Ciacchini, R., Orrù, G., Di Giuseppe, M., Gemignani, A., & Poli, A. (2020). Mindfulness, Compassion, and Self-Compassion Among Health Care Professionals: What's New? A Systematic Review. Frontiers in Psychology, 11, 1683.

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Swann Jr, W. B. (1996). Self-traps: The elusive quest for higher self-esteem. WH Freeman/Times Books/Henry Holt & Co.