Intelligence émotionnelle : pourquoi apprendre à gérer ses émotions au travail ?

On la désigne généralement comme la capacité d’identifier ses émotions, de les comprendre, de les exprimer, de les réguler et de les utiliser à bon escient (Mikolajczak, 2012). Aujourd’hui de plus en plus médiatisée, l’intelligence émotionnelle regroupe en réalité plusieurs facultés qui s’articulent pour “une cohabitation optimale avec les émotions”. Travailler ses compétences émotionnelles est très bénéfique au niveau professionnel : satisfaction, motivation, bien-être, communication … Tous sont améliorés par une bonne gestion des émotions ! En temps de crise et d’incertitudes, l’intelligence émotionnelle est encore plus importante : elle permet en effet d’échanger de manière constructive autour des transformations, mais aussi de percevoir le changement sous un jour plus positif. Quelles sont les compétences associées à l’intelligence émotionnelle ? Comment les travailler ? Nous vous livrons ici quelques éléments de réponses !




Les 5 facultés de l’intelligence émotionnelle


Au-delà des facultés cognitives traditionnellement associées à ce que l’on nomme l’intelligence “classique”, l’intelligence dite émotionnelle désigne un ensemble de compétences qui permettent de s’adapter à son environnement et de résoudre les problèmes d’ordre émotionnel (Mikolajczak, 2012). On dénombre traditionnellement cinq grandes facultés qui ensemble forment l’intelligence émotionnelle.


Pour mieux comprendre, leur intérêt, prenons l’exemple de Bruno, qui ressent depuis quelque temps une émotion très désagréable lorsqu’il arrive sur son lieu de travail.


1. Identifier ce que l’on ressent.

Nous serions plus nombreux que nous ne le pensons à avoir du mal à identifier nos émotions. Pour 10% de la population, cette difficulté serait même handicapante au quotidien (on parle alors d’alexithymie, Honkalampi et al., 2001 ; Franz et al., 2008) ! Réagir de manière adéquate à une émotion que l’on ne peut identifier est pourtant mission quasi impossible. 


En repensant à cette émotion, Bruno s’aperçoit qu’elle survient à chaque fois qu’il est en contact avec l’un de ses collègues. Il ressent alors de la colère, associé à un profond sentiment d’injustice.


2. Comprendre ce que l’on ressent.

Il s’agit ici de décrypter la source de nos émotions. Il est important de savoir que la majorité des émotions que nous ressentons est liée à la satisfaction (ou non) de certains besoins fondamentaux (le besoin de relations sociales, le besoin de compétence, le besoin de se sentir utile …). Dans ce cadre, ressentir des émotions désagréables a donc une utilité : nous informer que nos besoins ne sont pas satisfait. En associant nos émotions désagréables à certains besoins non satisfait, il devient plus facile d’agir.


À bien y réfléchir, Bruno s’aperçoit qu’il ressent cette émotion depuis qu’il a appris la promotion de ce collègue. Bruno est persuadé de mériter tout autant voire plus d’être promu. Son besoin de reconnaissance est ici profondément frustré.


3. Écouter ses émotions et les exprimer.

Le lien entre expression de nos émotions et bien-être est relativement ambivalent. Si de nombreuses études mettent en avant les bénéfices associés à l’expression de son ressenti, il apparaît également que celle-ci peut parfois se révéler contre-productive. Exprimer sa colère de manière brutale a par exemple pour effet de prolonger l’état émotionnel de mal-être. Dans ce type de situation, il est alors préférable de différer l’expression de l’émotion et d’utiliser des modes de communication dits “non violents”.


Exprimer brutalement son ressenti au collègue concerné n’aidera pas Bruno. Il décide donc de se calmer et d’échanger avec son supérieur pour mieux comprendre cette décision. Bruno expose calmement et sans jugement ses émotions. Il évite d’accuser directement son supérieur, mais reste dans une démarche de compréhension.


4. Réguler ses émotions.

La régulation des émotions est un ensemble de techniques qui permettent de relativiser une émotion qui semble inappropriée par rapport au contexte. Par exemple, ressentir du stress si l’on est coincé dans une maison en feu est adapté. En revanche, ressentir du stress si l’on est coincé dans le métro l’est beaucoup moins. Réguler son émotion consiste à l’accepter avec bienveillance et tenter de percevoir la situation sous un jour moins négatif.


Bruno a entendu les arguments de son supérieur, même s’il n’y adhère pas totalement. Il prend petit à petit conscience de sa colère de manière objective, ce qui l’aide à la contrôler. Même si ce n’est pas facile, il tente de voir le positif dans sa situation : son travail lui plaît, son supérieur est content de lui, ses horaires lui conviennent …


5. Savoir utiliser ses émotions à son avantage.

Il s’agit ici de transformer ses émotions en source d’énergie pour avancer dans une direction qui nous convienne. Certaines émotions qui sont parfois être limitantes en elles-mêmes peuvent en réalité devenir de formidables sources de motivation.


Bruno comprend que la colère ne l’aidera pas à obtenir ce qu’il souhaite. Il sait qu’un nouveau poste intéressant se libérera bientôt dans son service et décide d’utiliser l’échange qu’il a eu avec son supérieur pour se former, dans le but de l’obtenir.


En résumé, booster ses compétences émotionnelles consiste à “mettre les bons mots sur ce que l'on ressent, déterminer ce qui nous a mis dans tel ou tel état, exprimer posément ses émotions, accepter et apprécier ce que l'on éprouve et ce que l'on vit…” (Bustin & Quoidbach, 2017). 



Les bénéfices de l’intelligence émotionnelle au travail


Améliorer son intelligence émotionnelle comporte de nombreux avantages, aussi bien psychologiques que sociaux. Selon une méta-analyse réalisée par Chao Miao et ses collègues (2017), les bénéfices professionnels d’une intelligence émotionnelle élevée en termes de bien-être et de performance, seraient très nombreux. Les individus “émotionnellement intelligents” sont en effet capables de mieux gérer leurs émotions (notamment désagréables), ce qui signifie qu’ils sont moins à risque de quitter leur organisation à cause d’un choc émotionnel. Le risque de turnover est donc diminué (Mitchell, Holtom, Lee, Sablynski, & Erez, 2001).


Les personnes ayant de bonnes compétences émotionnelles sont également plus enclines à avoir une perception positive de leur travail, qu’elles considèrent généralement comme plus satisfaisant et récompensant plutôt que menaçant et hostile (Fox & Spector, 2000 ; Kong & Zhao, 2013 ; Thoresen, Kaplan, Barsky, Warren, & de Chermont, 2003 ; Walter & Bruch, 2009). En effet, le fait de pouvoir réguler plus facilement ses émotions négatives permet d’être plus résistant et plus susceptible de rebondir à la suite de sentiments négatifs (Sy, Tram, & O'Hara, 2006). Enfin les compétences émotionnelles sont associées à une meilleure compréhension des causes du stress. Par conséquent, les personnes émotionnellement compétentes savent comment faire face efficacement aux situations désagréables afin de maintenir des sentiments positifs et une satisfaction élevée au travail. 


Au-delà de la gestion de ses propres émotions, les compétences émotionnelles sont également très utiles dans les relations professionnelles. En outre, les personnes ayant un niveau d'intelligence émotionnelle élevé peuvent lire avec plus de précision les émotions des autres, et cette lecture les aide à comprendre comment agir de manière appropriée dans diverses situations sociales (Byron, 2007). Les résultats empiriques confirment ainsi les liens entre l'intelligence émotionnelle et la satisfaction professionnelle globale (Kafetsios & Zampetakis, 2008 ; Sy et al., 2006 ; Wong & Law, 2002) et entre l'IE et l'engagement organisationnel et les intentions de turnover (Jordan & Troth, 2011).


Améliorer son intelligence émotionnelle concrètement


Si les bénéfices de l’intelligence émotionnelle touchent toutes les sphères de vie, elle intéresse de plus en plus les professionnels. Sur la base des recherches que nous venons de citer, il est possible d’identifier des méthodes simples et applicables au quotidien pour améliorer ses compétences émotionnelles.


  • L’identification de ses émotions passe avant tout par l’entraînement : plus on prend le temps de distinguer et d’analyser ses émotions, plus cela devient instinctif. Mais ce n’est pas tout ! Selon Gaëlle Bustin et Jordi Quoidbach (deux chercheurs spécialistes des émotions), il est possible d’améliorer cette compétence en enrichissant son vocabulaire associé aux émotions. Êtes-vous envieux ou jaloux ? Énervé ou agacé ? Ces distinctions aident à une identification plus fine de nos émotions.

  • La compréhension des émotions peut également s’entraîner grâce à des méthodes inspirées des thérapies cognitivo-comportementales. Dans ce cadre, il est utile par exemple de s’entraîner à associer ses émotions désagréables avec les pensées automatiques qui y sont associées. Pour cela, il suffit de noter toutes les pensées qui vous viennent lorsque vous pensez à la source de votre émotion. Décrypter ces pensées automatiques permet d’identifier la frustration qui génère l’émotion.

  • L’expression de ses émotions est grandement facilitée par les préceptes de la communication non violente (Rosenberg, 2018). Pour communiquer vos émotions de manière constructive, veillez à toujours exposer les faits soit de façon objective (“Ce matin nous avions rendez-vous à 11h, tu es arrivé à 11h30”) soit en explicitant votre ressenti (“Je me suis senti rabaissé par ton manque de considération”). Il est important d’éviter les généralités (“Tu arrives toujours en retard”) et les accusations directes (“Tu ne m’as pas respecté”).

  • La régulation des émotions peut-être réalisée au moyen de la ré-évaluation cognitive. Il s’agit tout simplement d’un entraînement à voir le positif d’une situation qui au départ génère des émotions désagréables. Des études scientifiques ont montré que le simple fait de noter dans un carnet, une fois par semaine, trois à cinq choses pour lesquelles nous éprouvons de la gratitude augmente le sentiment de bonheur !

  • Enfin, savoir utiliser ses émotions à son avantage découle des précédentes compétences. Lorsque les émotions désagréables s’expriment de façon constructive et donnent lieu à une évaluation objective, elles permettent de faire évoluer les pratiques et les situations de travail pour que chaque salarié puisse s’épanouir.


En résumé ? Il n’existe pas à proprement parler d’ “intelligence” émotionnelle. Cependant, plusieurs compétences relatives aux émotions se complètent pour faire en sorte de mieux nous adapter aux émotions désagréables. Certaines méthodes d'entraînement permettent, au fil du temps, d’apprendre à gérer ses émotions. Lorsque ces compétences sont suffisamment développées, les conséquences positives en termes de bien-être, de communication et de performance sont très nombreuses. Attention toutefois : lorsque les émotions désagréables sont trop fortes ou trop récurrentes, il est conseillé de contacter un professionnel de santé, qui pourra vous accompagner dans votre travail de gestion émotionnelle !


Prenez soin de vous,

Nolwenn & Quentin




Ce type de contenu vous intéresse ? N’hésitez pas à vous inscrire à notre newsletter : http://www.pseeko.com/newsletter


Références


Bustin, G., & Quoidbach, J. (2017). Boostez votre intelligence émotionnelle. Cerveau & Psycho, 89.


Byron, K. (2007). Male and female managers' ability to read emotions: Relationships with supervisor's performance ratings and subordinates' satisfaction ratings. Journal of Occupational and Organizational Psychology, 80(4), 713-733.


Fox, S., & Spector, P. E. (2000). Relations of emotional intelligence, practical intelligence, general intelligence, and trait affectivity with interview outcomes: It's not all just ‘G’. Journal of Organizational Behavior: The International Journal of Industrial, Occupational and Organizational Psychology and Behavior, 21(2), 203-220.


Franz, M., Popp, K., Schaefer, R., Sitte, W., Schneider, C., Hardt, J., ... & Braehler, E. (2008). Alexithymia in the German general population. Social psychiatry and psychiatric epidemiology, 43(1), 54-62.


Honkalampi, K., Koivumaa-Honkanen, H., Tanskanen, A., Hintikka, J., Lehtonen, J., & Viinamäki, H. (2001). Why do alexithymic features appear to be stable?. Psychotherapy and Psychosomatics, 70(5), 247-253.


Jordan, P. J., & Troth, A. (2011). Emotional intelligence and leader member exchange. Leadership & Organization Development Journal.


Kafetsios, K., & Zampetakis, L. A. (2008). Emotional intelligence and job satisfaction: Testing the mediatory role of positive and negative affect at work. Personality and individual differences, 44(3), 712-722.


Kong, F., & Zhao, J. (2013). Affective mediators of the relationship between trait emotional intelligence and life satisfaction in young adults. Personality and Individual Differences, 54(2), 197-201.


Miao, C., Humphrey, R. H., & Qian, S. (2017). A meta‐analysis of emotional intelligence and work attitudes. Journal of Occupational and Organizational Psychology, 90(2), 177-202.


Mitchell, T. R., Holtom, B. C., Lee, T. W., Sablynski, C. J., & Erez, M. (2001). Why people stay: Using job embeddedness to predict voluntary turnover. Academy of management journal, 44(6), 1102-1121.


Mikolajczak, M. (2012). L’intelligence émotionnelle, de l’individu à la société. L’essentiel Cerveau & Psycho, 9.


Rosenberg, M. B. (2018). Les mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs): Initiation à la Communication NonViolente. La Découverte.


Sy, T., Tram, S., & O’hara, L. A. (2006). Relation of employee and manager emotional intelligence to job satisfaction and performance. Journal of vocational behavior, 68(3), 461-473.


Thoresen, C. J.,Kaplan, S. A.,Barsky, A. P.,Warren, C. R., & de Chermont, K. (2003). The Affective Underpinnings of Job Perceptions and Attitudes: A Meta-Analytic Review and Integration. Psychological Bulletin, 129(6), 914-945.


Walter, F., & Bruch, H. (2009). An affective events model of charismatic leadership behavior: A review, theoretical integration, and research agenda. Journal of Management, 35(6), 1428-1452.


Wong, C. S., & Law, K. S. (2002). The effects of leader and follower emotional intelligence on performance and attitude: An exploratory study. The leadership quarterly, 13(3), 243-274.

© 2020 Nolwenn Anier & Quentin Victeur. Tous droits réservés.