“Le bonheur, c’est donner” !

Solidarité et bien-être psychologique


Depuis le début de la période de confinement, on voit émerger dans la difficulté de nombreuses initiatives solidaires qui visent à porter assistance aux personnes dans le besoin, ou plus simplement à créer du lien entre les personnes confinées. Prêts de logements, contact avec les personnes âgées, sites d’entraide entre particuliers, accompagnement des plus précaires… les actions se multiplient au fur et à mesure des semaines. Celles-ci font plaisir à voir et sont bien entendu d’une importance cruciale pour les personnes visées. Mais savez-vous que les comportements de solidarité sont également bénéfiques pour les personnes qui les produisent ? Explications.


Les bienfaits psychologiques de la solidarité


Vous la connaissez sans doute, cette satisfaction que l’on ressent quand on a réalisé un geste désintéressé qui profite à autrui ! Bien entendu, ces gestes sont souvent motivés par une volonté sincère d’apporter son aide ou sa contribution. Cependant, les recherches en psychologie et neurosciences mettent en avant depuis plusieurs années les bienfaits de ce que les chercheurs appellent des “comportements pro-sociaux” (comprendre ici des comportements que l’on réalise dans le souci de l’autre) sur la personne qui les réalise. Dans l’ouvrage Positive Psychology (Lopez, 2008), la chercheuse Amanda Dillard et ses collègues passent en revue de nombreuses études et montrent ainsi que les comportements d’aide ont de nombreuses conséquences bénéfiques sur le bien être psychologique et physique. D’après ces auteurs, les comportements d’aide engendreraient des conséquences positives, d’une part par la création d’émotions positives et d’autre part le renforcement du lien social. 


Le fait de ne pas retirer personnellement de bénéfices des actions solidaires serait central pour l’émergence d’émotions positives (Jenkinson et al., 2013). Dans leur revue de littérature, Weinstein et Ryan (2010) montrent l’influence positive du bénévolat sur le bien-être psychologique. Selon eux, les bénévoles seraient ainsi moins enclins à la dépression, plus heureux personnellement, auraient une confiance en eux ainsi que des niveaux de satisfaction et d’épanouissement personnels plus élevés. Les études montrent également qu’aider autrui est lié à une meilleure santé mentale générale. D’après une vaste étude publiée par le BMC Public Health (Jenkinson et al., 2013), le bénévolat irait même jusqu’à indirectement augmenter de 20% l’espérance de vie ! 


Comment expliquer ces bienfaits ?


Les recherches en psychologie suggèrent que les émotions positives provoquées par les comportements solidaires ne sont pas seulement explicables par l’empathie que ces comportements génèrent. Les bienfaits de l’entraide seraient également liés au fait qu’ils nous permettent de satisfaire certains de nos besoins fondamentaux.


Besoins de compétence, d’autonomie et d’appartenance


D’après Weinstein & Ryan (2010), les comportements prosociaux permettraient notamment de satisfaire les besoins de compétences, d’appartenance sociale et d’autonomie. Ces besoins sont traditionnellement décrits par la théorie de l’auto-détermination (Deci & Ryan, 2000) comme fondamentaux et communs à tous les individus. 


Réaliser des comportements prosociaux permet de satisfaire le besoin de se sentir compétent. En effet, les aidants s’engagent généralement dans des actions qui ont un effet positif immédiat. Caprara et Steca (2005) ont ainsi montré que, chez des personnes âgées, l’engagement dans du bénévolat entraîne un sentiment de compétence, d’implication et d’utilité plus élevé. 


Par ailleurs, aider les autres est par définition un acte interpersonnel. L’impact sur le besoin d’entrer en relation avec autrui est donc direct. Les comportements prosociaux favorisent ainsi la proximité avec les autres, les réactions positives des autres et la cohésion sociale. Piliavin & Siegl (2007) ont ainsi montré que le lien positif entre les comportements d’entraide crée un sentiment d’être reconnu, important et d’être une personne sur laquelle on peut compter, ce qui améliore significativement le bien-être. 


Enfin, les comportements prosociaux offrent la possibilité de satisfaire le besoin d’autonomie. L’entraide est en effet généralement réalisée de façon totalement volontaire et en lien avec les valeurs importantes pour la personne. Or plusieurs recherches ont montré que le sentiment d’être autonome dans la réalisation de ses actions est fortement relié au bonheur et au bien-être dans diverses cultures (Chirkov, Ryan & Willness, 2005; Deci & Ryan, 2000).


Besoin de cohérence entre ses valeurs et ses actes


Au-delà de la satisfaction des trois besoins fondamentaux décrits par Deci et Ryan, les comportements d’entraide permettent également aux individus d’agir en cohérence avec leurs valeurs.


Le fait de réaliser des comportements qui sont en adéquation avec nos valeurs a un effet positif sur le bien-être. Ce constat a été formulé pour la  première fois en 1946 par le professeur de psychologie Fritz Heider dans sa théorie de « l’équilibre cognitif ». Selon Heider, les individus recherchent l’ordre, la symétrie et la cohérence entre leurs pensées, leurs actes et leur environnement. Une contradiction entre plusieurs de ces éléments entraîne aussitôt un sentiment de malaise (ne pas se sentir en accord avec soi-même) qui amène les personnes à agir pour restaurer l’équilibre. Ce principe a été repris dans d’autres théories telles que la dissonance cognitive (Festinger, 1962). Dans une étude récente, les chercheurs Graham, Hill et Ryan Howell (2014) ont d’ailleurs montré qu’un comportement prosocial ne sera vecteur de bien-être que chez les personnes qui partagent des valeurs cohérentes avec ce type de comportements.


Or les comportements d’entraide font partie des rares comportements que nous réalisons de manière totalement volontaire, sur la base donc de nos valeurs profondes. En d’autres termes, faire preuve de solidarité participe activement au besoin d’équilibre. Tout cela peut paraître évident. En réalité, cela témoigne de l’importance de l’entraide pour les personnes qui en sont à l’origine. Dans un contexte de perte de sens généralisé, la solidarité constitue ainsi une piste de réflexion intéressante pour réinvestir des projets porteurs de sens qui contribueront activement à la santé des individus.


Et si la solidarité s’intégrait dans notre quotidien professionnel ?


Toutes les recherches que nous avons citées jusqu’ici renvoient essentiellement à des comportements d’entraide tels que le bénévolat ou le don de temps ou d’argent envers les personnes dans le besoin. Ces formes de solidarité sont la plupart du temps mises en oeuvre sur notre temps personnel. Mais l’entraide peut également naître dans la sphère professionnelle. De nombreuses personnes font preuve de solidarité de manière quotidienne sur leur lieu de travail, en aidant un collègue en difficulté, en amenant des croissants le matin ou simplement en donnant de son temps pour le collectif. 


Nous avons pour habitude de formuler, à la fin de nos articles Pseeko, des recommandations de bonnes pratiques découlant des recherches que nous avons présentées. Le cas de la solidarité est néanmoins particulier. Par définition, les comportements d’entraide sont avant tout tournés vers l’autre de manière désintéressée. Il nous semblerait donc paradoxal de conseiller ici d’être solidaire. Celle-ci doit émerger sur la base de vos envies et de vos valeurs pour être bénéfique.


Il est cependant du rôle des tenants de l’autorité au sein d’une équipe de véhiculer les valeurs de solidarité et d’entraide. Certains environnements ont en effet tendance à promouvoir une certaine forme d’individualisme qui rendrait presque honteux le fait d’accepter l’aide d’autrui (“cela signifie que je ne peux pas y arriver seul”). Or le sentiment d’appartenir à un collectif soudé est l’un des principaux facteurs de sens et de motivation professionnelle (Deci et al., 2017). Encourager la solidarité en soulignant positivement les réalisations collectives, ne pas avoir peur de demander soi-même de l’aide, vanter publiquement les principes de l’intelligence collective … sont autant de comportements qui permettent d’améliorer significativement le bien-être d’une équipe de travail ! 


Prenez soin de vous et de vos proches,

Nolwenn & Quentin


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Références :


Caprara, G. V., & Steca, P. (2005). Affective and social self-regulatory efficacy beliefs as determinants of positive thinking and happiness. European psychologist, 10(4), 275-286.


Chirkov, V. I., Ryan, R. M., & Willness, C. (2005). Cultural context and psychological needs in Canada and Brazil: Testing a self-determination approach to the internalization of cultural practices, identity, and well-being. Journal of Cross-Cultural Psychology, 36(4), 423-443.


Deci, E. L., Olafsen, A. H., & Ryan, R. M. (2017). Self-determination theory in work organizations: The state of a science. Annual Review of Organizational Psychology and Organizational Behavior, 4, 19-43.


Deci, E. L., & Ryan, R. M. (2000). The" what" and" why" of goal pursuits: Human needs and the self-determination of behavior. Psychological inquiry, 11(4), 227-268.


Dillard, A. J., Schiavone, A., & Brown, S. L. (2008). Helping behavior and positive emotions: Implications for health and well-being. In S. J. Lopez (Ed.), Positive psychology : Exploring the best in people, Volume 2 (p. 101-115). Wesport, London, Connecticut : Praeger Perspective. 


Festinger, L. (1962). A theory of cognitive dissonance (Vol. 2). Stanford university press.


Heider, F. (1946). Attitudes and cognitive organization. The Journal of psychology, 21(1), 107-112.


Hill, G., & Howell, R. T. (2014). Moderators and mediators of pro-social spending and well-being: The influence of values and psychological need satisfaction. Personality and Individual Differences, 69, 69-74.


Piliavin, J. A., & Siegl, E. (2007). Health benefits of volunteering in the Wisconsin longitudinal study. Journal of Health and Social Behavior, 48(4), 450-464.


Weinstein, N., & Ryan, R. M. (2010). When helping helps: autonomous motivation for prosocial behavior and its influence on well-being for the helper and recipient. Journal of personality and social psychology, 98(2), 222-244.

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