Les biais cognitifs liés à l’épidémie (podcast et commentaires)

Mis à jour : avr. 22

Je tenais aujourd'hui à vous partager un podcast France Inter qui porte sur les biais cognitifs face à l’épidémie. Bien que je trouve la thématique fascinante, je pense que la durée du podcast n’a malheureusement pas permis à l’interviewée (Ève Fabre, chercheuse en neurosciences sociales) de développer suffisamment certaines des points qui sont abordés. J’ai donc improvisé un petit complément d’informations pour développer certains biais évoqués dans le podcast.




L’effet de surconfiance


Aussi appelé effet Dunning-Kruger, l’effet de surconfiance est un biais cognitif qui amène les personnes les moins qualifiés dans un domaine à surestimer leur compétence. Selon Dunning et Kruger (1999), ce biais est lié à un déficit en compétences métacognitives : les personnes concernées par ce biais n’ont ainsi pas conscience de manquer de compétence et se croiraient réellement douées.


Selon le psychologue Tomas Chamorro-Premuzi (2020), il y aurait également une cause plus sociale à cet effet : la valorisation de la confiance en soi. Notre société aurait en effet tendance à mettre en avant la confiance en soi comme une preuve de compétence. Une personne ayant confiance en elle sera ainsi plus susceptible d’être propulsée à de hauts niveaux hiérarchiques. Or, les personnes les plus compétentes sur un sujet seraient également celles qui ont le moins confiance en leurs compétences, du fait de leur conscience de l’étendue et de la complexité de leur domaine. 


Dans le cas de la crise du COVID, ce biais peut notamment être illustré par le regard qui est porté sur la parole scientifique, qui est a tendance à être dénoncée pour son manque de certitudes. Le discours de quelques experts très médiatisés et présentant une certaine confiance leur sera souvent préféré. Loin de moi l’idée de dire que lesdits experts ne sont pas compétents dans leur domaine. Je pense juste que le fait de ne pas partager le doute inhérent à toute création de connaissance et de favoriser les discours “assertifs” renforce l’association implicite entre confiance en soi et compétences.


Le syndrome de l’autruche


Il s’agit de la tendance à ignorer les informations négatives pour ne retenir que les informations positives. Pour être totalement honnête, je n’avais jamais entendu parlé de ce biais auparavant. Je connaissais cependant l’existence du biais de négativité, qui postule que l’on retiendrait mieux les informations négatives. Selon Gollan et collègues (2016), cela serait lié au fait que notre cerveau est davantage activé en présence d’informations négatives. Alors qui croire ?


Ma très rapide recherche me fait penser qu’il existe davantage de preuve scientifique en faveur du biais de négativité. La plupart des écrits mentionnant le syndrome de l’autruche se rapportent aux travaux du sociologue et philosophe Georges Marshall. L’auteur tente d’expliquer notre inaction face au réchauffement climatique par le fait que le réchauffement est typiquement destiné à échapper à nos mécanismes d’alerte : “il est « distant, invisible, contesté », alors que, pour être prise au sérieux, une menace doit être « concrète, immédiate et irréfutable »” (cité par Testot, 2018). Sans être du tout experte en la matière, j’ai l’impression qu’on s’éloigne un petit peu de l’idée que notre cerveau “rejetterait les informations négatives” (comme mentionné dans le podcast). En revanche, l’idée du syndrome de l’autruche me semble proche du discours d’Ève Fabre, qui mentionne en fin de podcast que nous considérons comme moins importants les effets d’une menace si ceux-ci ne sont pas directement perceptibles.


Je serais curieuse d’en apprendre plus à ce sujet : s’il y a parmi vous des connaisseurs, n’hésitez pas à me contacter ! J’en ferais peut-être le sujet d’un prochain article :).





Le biais de faux consensus


Nous avons tendance à surestimer l’accord de nos interlocuteurs avec nos idées. La plupart des gens croient en effet que leurs opinions, comportements et caractéristiques sont approuvés par leurs pairs (Ross, Greene & House, 1977). Ce biais apparaît notamment lorsque les individus ont l’impression que leur comportement ou leur opinion est dicté par la situation dans laquelle ils se trouvent. Ils vont alors supposer que les personnes se trouvant dans une situation comparable seront forcément amenées à faire des choix identiques.


Dans le cas de la crise du COVID, le caractère exceptionnel et inquiétant de la situation aurait pu favoriser ce que les psychologues nomment une “attribution situationnelle” (Verlhiac, 2000). En d’autres termes, nous avons depuis le début de la crise l’impression de fonctionner uniquement en réaction à la situation, ce qui nous donne l’impression que toutes les autres personnes concernées agissent et pensent comme nous. 


Le fait de côtoyer principalement des personnes ayant des opinions proches des nôtres renforce également le biais de faux consensus. 


Si le biais de faux consensus peut en effet expliquer les prises de décision inappropriées dans le cadre du COVID, je pense personnellement qu’il ne doit pas être confondu avec les effets du pouvoir qui sont abordés dans le podcast. La psychologie sociale a en effet montré de façon répétée que nous avons tendance à percevoir comme plus crédibles les personnes qui présentent une position de pouvoir. Nous aurons également tendance à nous conformer à une personne dite “de haut statut” par crainte des répercussions potentielles. Contrairement au biais de faux consensus (qui est une distorsion involontaire des lois de la probabilité), le conformisme est donc motivé et fonctionnel, mis en place dans le but de prendre ce qui nous paraît être la meilleure décision.


D’autres biais à considérer ?


Je pense bien évidemment qu’il existe d’autres biais cognitifs à considérer dans le cadre de la crise sanitaire actuelle. Je pense par exemple au biais d’optimisme comparatif, qui amène une personne à croire qu’elle est moins susceptible qu’autrui d’être confrontée à des événements négatifs. La majorité d’entre nous se sentirait ainsi moins susceptible d’attraper le COVID que nos pairs. Ce biais serait en partie lié à l’illusion de contrôle, c’est-à-dire à l’impression que nous aurions d’exercer un contrôle sur l’environnement qui nous entoure. Dans le cas de la crise du COVID, ce biais peut contribuer à expliquer pourquoi le confinement n’a pas été respecté durant les premiers jours de sa mise en place.


Dans un autre registre, je pense que le biais de confirmation intervient dans notre interprétation des informations que nous recevons à propos du virus. Ce biais désigne notre tendance à retenir majoritairement les informations qui vont dans le sens de nos opinions et à rester sourds aux contre-arguments. Appliqué à la crise du COVID, ce biais contribue notamment à expliquer la persistance de théories complotistes.


Selon vous, quels autres biais sont impliqués dans la gestion politique et individuelle de la pandémie ? N'hésitez pas à me contacter pour échanger à ce propos !


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Prenez soin de vous et de vos proches,

Nolwenn



Références : 

Chamorro-Premuzi, T. (2020, Janvier). On réussit mieux quand on a peu confiance en soi. Harvard Business Review.


Gollan, J. K., Hoxha, D., Hunnicutt-Ferguson, K., Norris, C. J., Rosebrock, L., Sankin, L. & Cacioppo, J. (2016). Twice the negativity bias and half the positivity offset: Evaluative responses to emotional information in depression. Journal of Behavior Therapy and Experimental Psychiatry, 52, 166-170.


Kruger, J., & Dunning, D. (1999). Unskilled and unaware of it: how difficulties in recognizing one's own incompetence lead to inflated self-assessments. Journal of personality and social psychology, 77(6), 1121.


Ross, L., Greene, D., & House, P. (1977). The “false consensus effect”: An egocentric bias in social perception and attribution processes. Journal of experimental social psychology, 13(3), 279-301.


Testot, L. (Septembre, 2018). Le syndrome de l'autruche. Sciences Humaines, 306.


Verlhiac, J. F. (2000). L'effet de faux consensus: Une revue empirique et théorique. L'année Psychologique, 100(1), 141-182.

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