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Les enjeux de l’accompagnement humain au temps de la COVID 19

Dès le début de la crise sanitaire, de nombreuses questions se sont posées quant à l’accompagnement psychologique, qu’il soit individuel ou collectif. Les formations et conférences en présentiel, les diagnostics en entreprise, les séances de coaching ou de soutien en cabinet ont brutalement fait place aux sessions au téléphone et en visioconférence. Une adaptation au départ perçue comme temporaire, mais qui tend à s’inscrire dans la durée à mesure que cette crise sanitaire se prolonge. Une bonne occasion d’interroger la posture d’accompagnement, qui se redéfinit progressivement dans ces bouleversements.



Des modes de communication qui bouleversent le cadre de l’accompagnement


1. Poser un cadre sécurisant en visio


L'un des grands enjeux de cette crise pour beaucoup de professionnels de l'accompagnement aura été le passage à une forme distancielle de l'exercice. Difficile désormais de compter sur le cadre sécurisant de son cabinet, sur l’appui du non verbal et l’ambiance particulière des séances de soutien ou d’échanges. En lieu et place du face-à-face, les professionnels ont été amenés à composer avec des modes de communication souvent peu adaptés au cadre sécurisant nécessaire au travail d’accompagnement. Au-delà de la crainte que l’écran d’ordinateur ou le téléphone ne fasse barrière au processus thérapeutique, l’exercice de l’accompagnement depuis son domicile ne va pas forcément de soi. Il induit, pour le professionnel comme pour l’accompagnant, une présence plus importante de la sphère intime et un risque accru de "résonance" entre l’accompagné et l’accompagnant. Un cadre particulier qui devrait être contrebalancé par une pratique d’intervision ou de supervision, permettant des échanges entre professionnels.


2. Garder l’oeil sur les spécificités de l’accompagné


Au-delà des modes de communication, le contexte actuel est également marqué par une certaine similarité dans le vécu des individus. Isolement, incertitude du lendemain, privation de liberté, peur de la maladie ou de la mort, ralentissement des rythmes de vie … ces éléments sont aujourd’hui monnaie courante et ont pris une place importante dans notre quotidien. Cette répétition de vécus en apparence similaires est, selon Florence Robin-Poupard (thérapeute familiale systémique), associée au risque de ne plus entendre ce qu’il y a de singulier dans la parole individuelle et “de tout envisager sous le prisme de la Covid.” Or c’est bien la singularité d’un individu ou d’un collectif qui est au centre du travail d’accompagnement, et il est important de ne pas la perdre de vue. Là encore, les échanges réguliers entre praticiens permettent de prendre du recul et de conscientiser ces mécanismes.


Des besoins et une posture qui évoluent


1. Une posture d’accompagnement actif


En période de crise comme en période de post-crise, l'un des principal objectif de l’intervention psychologique est de répondre aux besoins de sécurité et de cohérence des individus. Les spécialistes y contribuent, entre autres, par :

  • la conscientisation de l’impact de la crise sanitaire sur la santé et le fonctionnement psychique,

  • un travail de légitimation de l’état émotionnel pénible inhérent à la crise,

  • un travail de création de sens autour des événements liés à la crise, pour comprendre l’expérience individuelle et collective,

  • la construction ou l’actualisation de moyens individuels et collectifs permettant de faire face à l’imprévu.

Ce type d’action est d’autant plus légitime qu’il s’appuie sur des données scientifiquement validées.


2. Une posture de soutien social


En ces temps si particuliers, le spécialiste de l’accompagnement humain peut également endosser une posture permettant le soutien social des individus ou du collectif. Rappelons que ce type de soutien peut s’opérer à deux niveaux : soit au niveau cognitif par une information pertinente et rassurante, soit au niveau émotionnel par une technique visant à gérer le stress ou les pensées négatives envahissantes. L’objectif de ces informations n’est pas de se placer dans une posture de sachant, mais plutôt de répondre à des besoins spécifiques émergeant le plus souvent spontanément dans le discours des individus.


3. Une posture de conseil et de coaching


Les professionnels de l’accompagnement humain au service de collectivités sont nombreux à proposer de manière régulière des actions de conseils à la mise en place de mesures visant à améliorer la santé psychologique, la communication transparente et la prise en charge des besoins individuels. Ce type d’actions s’est avéré d’autant plus précieux face à une crise qui a bouleversé brutalement les modes de vie et de travail et a demandé aux travailleurs, aux dirigeants et aux managers de déployer des trésors d’adaptation.


4. Anticiper la post-crise


Il serait précipité de penser que les perturbations émotionnelles, cognitives et sociales liées à la crise prendront fin avec l’arrêt des mesures de protection. En effet, les recherches scientifiques mettent en avant la possibilité d’apparition ou de persistance de troubles de type anxio dépressif plusieurs mois après une période de confinement. Ceux-ci devront faire l’objet d’un soutien psychologique et d’un accompagnement particulier. L’enjeu est désormais de dessiner les contours de ce futur accompagnement.


À titre d’inspiration, Dana Castro, psychologue clinicienne et psychothérapeute, directrice de l'Ecole des psychologues-praticiens, propose de tirer les leçons des précédentes crises sanitaires, en soulignant l’importance de s’inscrire “dans une démarche évolutive allant de l’accompagnement à l’intégration de l’expérience, à la formation professionnelle préventive”. Au niveau individuel, le soutien et le coaching pourront ainsi adresser le besoin de reconnaissance et d’efficacité personnelle, en proposant notamment une écoute active des vécus personnels. Au niveau collectif, l’auteure propose la mise en place de groupes de soutien et d’engagement visant à décharger le poids émotionnel de la crise, à recréer un sentiment d’appartenance et à co-construire du sens autour des événements passés pour activer un processus collectif de résilience.


La Covid-19 est malheureusement toujours active, à la fois dans les contaminations et dans le bouleversement de nos quotidiens. L’accompagnement individuel et collectif occupe dans ce cadre une place particulièrement importante : à la fois soutien, conseil et construction des bases d’une période après-crise qui s’annonce tout aussi bouleversante.



Références

Castro D., 2020, « Aider psychologiquement les soignants dans la crise de la Covid-19 », Le Journal des psychologues,379 : 19-24

Elkaim, M. (2019). Panorama des thérapies familiales. Le Seuil.

Kazdin, A. E. (2008). Evidence-based treatments and delivery of psychological services: Shifting our emphases to increase impact. Psychological Services, 5(3), 201.

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Ma, Y. F., Li, W., Deng, H. B., Wang, L., Wang, Y., Wang, P. H., ... & Yang, Y. (2020). Prevalence of depression and its association with quality of life in clinically stable patients with COVID-19. Journal of affective disorders, 275, 145-148.

Giallonardo, V., Sampogna, G., Del Vecchio, V., Luciano, M., Albert, U., Carmassi, C., ... & Pompili, M. (2020). The impact of quarantine and physical distancing following COVID-19 on mental health: study protocol of a multicentric Italian population trial. Frontiers in Psychiatry, 11.

Greenberg, N., Docherty, M., Gnanapragasam, S., & Wessely, S. (2020). Managing mental health challenges faced by healthcare workers during covid-19 pandemic. bmj, 368.

Robin-Poupard, F. (2020). Distanciation sociale, masques et visioconférence : être thérapeute au temps de la Covid-19. Le Journal des psychologues, 382(10), 70-74.

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