Les métiers du secours à la personne : des oublié.e.s de la QVT ?

Vous l’avez peut-être remarqué, les recommandations et bonnes pratiques en matière de santé et qualité de vie au travail sont très souvent adaptées aux postes présentant des caractéristiques relativement classiques, tant en termes de missions qu’en termes d’horaires.

“Classique” aujourd’hui, cela renvoie à un emploi de bureau, demandant très peu d’effort physique et permettant des horaires de journées (9h - 18h).

Chez Pseeko, nous pensons qu’il est important d’aborder également la santé au travail des autres. Ceux qui ont des horaires atypiques, ceux qui sont confrontés à une charge émotionnelle intense, ceux qu’on ne voit pas assez et qui sont pourtant les premiers concernés par les questions de risques psychosociaux.

Dans cet article, nous parlerons des professions du soin et secours à la personne : sapeurs-pompiers, médecins et infirmiers, ambulanciers … Ces métiers sont confrontés à des risques bien particuliers, liés à l’omniprésence de la maladie et à l’inattendu des sollicitations qu’ils reçoivent. Des risques qui se retrouvent également dans d’autres professions et devraient selon nous être davantage pris en considération dans les politiques QVT.



Réaction et adaptation à l’urgence vitale 24 heures sur 24… si ces capacités sont inhérentes aux professions du soin et du secours à la personne, elles ne sont pas sans risque !


Ces professionnels sont en effet confrontés régulièrement à des facteurs de stress spécifiques et relativement peu pris en compte dans la gestion actuelle des risques psychosociaux. Cette spécificité est en grande partie due à des contraintes d’urgence et de nécessité de performance. À cela s’ajoutent des sources de stress liées à :

  • la nature diversifiée des interventions, incluant parfois des risques chimiques et/ou des environnements difficiles (notamment pour les sapeurs-pompiers) et pouvant porter atteinte à leur intégrité physique

  • la confrontation à la souffrance et à la mort…


Des professions soumises à une charge émotionnelle intense

C’est bien cette dernière caractéristique qui distingue le quotidien d’un professionnel du soin et du secours à la personne d’autres professions également à risque sur le plan physique. La confrontation permanente à la souffrance d’autrui est en effet un facteur de très fortes émotions négatives, voire d’émotions dites traumatiques. Ces émotions apparaissent le plus souvent en réaction à un événement soudain, inattendu, lié à des émotions fortes ou à des sentiments de peur intense.

Selon Erik de Soir, psychologue spécialiste des sciences sociales militaires, les événements traumatiques causent de façon quasi systématique des dommages certains chez la personne qui y est confrontée. Se remettre d’un tel événement est ainsi particulièrement douloureux et long. Les émotions associées à l’événement traumatique génèrent en effet un sentiment d’atteinte dans sa propre sécurité, ainsi que des sentiments souvent destructeurs d’incertitude, de peur, de faute et de doute. D’autre part, les émotions et événements traumatiques amènent souvent les individus qui y sont confrontés à une remise en question profonde de leurs capacités, notamment de leur rôle de “sauveur”. Les souvenirs traumatiques reviennent généralement en mémoire de façon indésirable et nécessitent généralement un accompagnement psychologique.

Mais il n’y a pas que l’événement traumatique en soi qui est facteur de risques chez ces professionnels : l’anticipation du traumatisme joue également un rôle prépondérant dans l’apparition de stress lié à la charge émotionnelle. Tôt ou tard, un professionnel du soin et du secours à la personne sera forcément confronté à un événement émotionnellement choquant ou traumatisant. L’anticipation peut alors avoir une influence similaire à l’événement en lui-même.


Des émotions qui s’expriment difficilement

À cette charge émotionnelle intense s’ajoute la complexité liée à l’expression émotionnelle. Dans les milieux dits masculins, difficile en effet d’afficher ouvertement ses émotions, au risque de perdre en crédibilité. Selon Erik de Soir, la direction de corps des sapeurs-pompiers est principalement composée d’ingénieurs qui n’ont pas reçu de formation à l’accompagnement et à la gestion des relations interpersonnelles. Le milieu des sapeurs-pompiers serait ainsi relativement fermé aux valeurs dites “douces” d’écoute, d’empathie et de bienveillance.

Dans les milieux dits “féminins”, au contraire, la gestion de la charge émotionnelle semble aller de soi. Ne dit-on pas que les femmes sont faites pour gérer les émotions (ce qui est d’ailleurs un stéréotype !) ? S’instaure alors une autre impossibilité de s’exprimer, liée à la peur d’être perçue comme une personne incompétente ou n’ayant pas les épaules pour ce type de travail. Tout se passe comme si gérer les émotions traumatiques devait aller de soi pour tout professionnel qui se respecte. Les émotions sont donc, là encore, généralement tues.

Dans les deux cas, l'accompagnement à la gestion des événements traumatiques chez les professionnels du secours à la personne est ainsi limité par la difficulté, voire l’impossibilité, d’exprimer ses émotions dans la sphère professionnelle.


Le poids des astreintes et horaires imprévisibles

De nombreuses études ont mis en avant les effets importants des horaires atypiques (comme le travail de nuit ou en horaires décalés), sur la santé à la fois physique et psychologique des salariés. Par exemple, il est admis que le travail de nuit a des effets importants sur la qualité du sommeil mais également sur la vie sociale voire familiale. Mais le travail de nuit n’est pas le seul type d’horaire atypique auquel sont soumis les professionnels du secours à la personne : fortes amplitudes horaires, irrégularité des horaires, variations de l’intensité de travail très brutale avec une nécessité d’opérationnalité immédiate en cas d’intervention, travail le week-end … et astreintes !

Les astreintes sont caractérisées par l’imprévu : la particularité de cette forme de travail est non pas une présence sur le lieu de travail mais une mise à disposition du professionnel depuis son domicile avec réponse au téléphone voire déplacements si nécessaire. Cette imprévisibilité des sollicitations agit comme un frein permanent à la déconnexion du professionnel. Puisqu’il sait que son travail peut le rattraper à tout moment, le professionnel est toujours en veille, sur le qui-vive. La déconnexion totale (pourtant indispensable à une bonne récupération) est très rare, voire impossible.


Que faire face à ce type de risques ?

La plupart des risques que nous venons de décrire sont inhérents aux métiers du soin et du secours. Il est donc difficile, voire impossible de les supprimer totalement des quotidiens des professionnels concernés. Toutefois, cela ne signifie pas qu’on ne peut rien faire pour aider les professionnels à gérer leur exposition à ces facteurs de risques. Quelques pistes de réflexion :

  • Sensibiliser les professionnels aux pratiques de régulation émotionnelle : Réajuster son idéal professionnel pour limiter les conflits éthiques, changer de regard sur les situations stressantes, considérer le potentiel d’apprentissage de l’erreur, se concentrer sur ce que l’on contrôle … de nombreuses méthodes existent pour accompagner les professionnels soumis à une charge émotionnelle intense. Ces techniques, dites de régulation émotionnelle, demandent de la pratique et de l’entraînement mais constituent une barrière de protection efficace face aux émotions négatives du quotidien.

  • Lorsque cela est possible, former les professionnels à la gestion de problèmes en collectif. Le groupe peut agir pour essayer de contrôler au maximum les stresseurs qui pourraient compliquer le travail émotionnel. Cela passe notamment par :

  • l’entraide au sein de l’équipe

  • la résolution en amont des difficultés

  • le partage des ficelles du métier ou des connaissances utiles

  • l’organisation collective pour ajuster le cadre de travail

  • Créer des espaces de libre expression de ses émotions, sans jugement. Ces espaces permettent de décharger la tension émotionnelle qui s’accumule et de faire bénéficier l’ensemble de l’équipe du soutien du collectif.

  • Sensibiliser l’ensemble de ces professionnels au repérage des signaux faibles de souffrance, pour les inciter à une certaine vigilance vis-à-vis d’eux-mêmes, mais aussi des autres.


Sources :

Laurent, A., & Chahraoui, K. (2012). L’impact du stress professionnel sur les intervenants SMUR. Pratiques psychologiques, 18(4), 413-428.

Lavilluniere, N., Leifflen, D., & Arvers, P. (2009). Stress et santé au travail chez les sapeurs-pompiers de Paris. Reanoxyo, 25(3), 90-93.

Loeaivfl, P., & Gadbois, C. Les astreintes psychiques des situations dangereuses de travail. INRS.

Moisson-Duthoit, V. (2016). Infirmières, entre implication et stress au travail. In Forum (No. 3, pp. 35-43). Champ social.

Volny, M., Michaud, C., & Jetté, S. (2016). Stress et qualité des soins. Perspective infirmiere: revue officielle de l'Ordre des infirmieres et infirmiers du Quebec, 13(3), 39-41.

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