Les pratiques de reconnaissance ne vont pas toujours de soi !

Plus qu’un avantage économique, le travail tient aujourd’hui une place importante dans la vie des individus en tant que véritable lieu d’échange et de développement de soi. Or le succès de cette quête identitaire repose en partie sur la reconnaissance [1]. De nombreuses recherches se sont développées autour de ce concept polysémique. Parmi toutes les définitions du terme, beaucoup font référence à la notion de justice et de réciprocité : je donne (mon temps, mon énergie, mon investissement), tu donnes (une juste valeur à mon travail, un feed-back constructif et authentique). Une rétribution symbolique supposée proportionnelle à l’effort fourni.


Selon le psychiatre et psychologue Christophe Dejours [2], la reconnaissance apparaît comme un besoin essentiel au travail, qui permet, s’il est satisfait, d’avoir une incidence sur la santé au travail. Au cœur du contrat psychologique qui unit salarié et employeur, la reconnaissance est ainsi largement citée par des organismes tels que l’ANACT ou l’INRS comme l’un des principaux facteurs de motivation et de bien-être professionnel.


Mais que met-on derrière ce terme de reconnaissance ?

On pourrait penser qu’il s’agit du fait de remercier et féliciter régulièrement le travail réalisé par les salariés. Or la reconnaissance, c’est bien plus que cela. Il s’agit d’admettre, d’accepter quelqu’un ou quelque chose comme vrai, réel. En l'occurrence, admettre l’existence de la personne et du travail fourni. La reconnaissance suppose donc un sentiment de confiance, de gratitude et de respect envers le salarié.


Présenté comme ça, on est alors en droit de se demander si la reconnaissance ne serait finalement pas qu’une question de bon sens ?


Toutefois, l’exercice peut être plus compliqué qu’il n’y paraît. Laisser aller la reconnaissance dans le domaine du bon sens, c’est en effet partir du principe que chacun peut et doit exprimer sa reconnaissance comme il l’entend. Autrement dit : toutes les expressions de reconnaissance seraient acceptables et auraient la même portée. La reconnaissance ne devrait donc pas se professionnaliser ? Rien n’est moins sûr !


Le risque à associer reconnaissance et bon sens est lié au fait que certaines manières toutes personnelles d’exprimer la reconnaissance peuvent ne pas être perçues comme telles par les destinataires du message. On pense par exemple à ceux pour qui une tape sur l’épaule suffira à reconnaître un bon travail. Ou encore à ceux selon lesquels il n’est pas nécessaire de souligner le travail bien fait car “c’est normal de faire ce qu’on nous demande”. Pour d’autres enfin, la reconnaissance ne s’exprimera que lors de l’entretien annuel. Si ces personnes sont (sincèrement) certaines d’exprimer une reconnaissance visible ou évidente, pas certains que cela permette de satisfaire le besoin de reconnaissance des salariés !


Eh oui, exprimer sa reconnaissance, cela s’apprend. Et ça n’a rien à voir avec le bon sens.


Au plus on systématise l’expression de reconnaissance, au plus on s’assure de fournir un climat de travail agréable et juste au salarié. Attention : systématiser l’expression de la reconnaissance ne signifie pas dire tout le temps la même chose, de manière automatique. Il s’agit plutôt de prendre des temps réguliers (quotidiens, hebdomadaires, mensuels) pour faire des retours sur le travail des salariés, attestant ainsi de l’existence et de l’importance du travail. Mais ce n’est pas tout : au-delà du travail réalisé, il est également important de reconnaître l’existence de la personne [3]. Pas seulement la personne comme force de travail, mais aussi l’individu dans sa globalité, son identité, sa vie hors travail. Dire bonjour quotidiennement, prendre des nouvelles et s’intéresser sincèrement aux personnes font ainsi partie intégrante des pratiques de reconnaissance.


On pourrait ici objecter l’argument de la difficulté (voire de la contradiction) de systématiser la sincérité. À ceci je répondrai que ce n’est pas la sincérité qui doit être systématisée, mais bien son expression. On n’apprend pas à être reconnaissant, on apprend à le montrer.


Références

[1] Sauvezon, C. Reconnaissance au travail attendue et perçue, et bien être psychologique au travail. EL PRESENTE DEL FUTURO DEL TRABAJO II, 371.


[2] Dejours, C. (2000). Travail, usure mentale. Paris: Bayard


[3] Brun, J. P., & Dugas, N. (2005). La reconnaissance au travail: analyse d'un concept riche de sens. Gestion, 30(2), 79-88.