Pour accompagner la gestion des émotions en temps de crise : soyez em[ti]pathique !

Face au confinement et à une crise sanitaire mondiale sans précédent, difficile de ne pas se sentir angoissé. Ou du moins, de ne pas voir ses émotions bousculées et perturbées face à une perte de repères totale dont l'ampleur s’élargit à mesure que la crise s’inscrit dans la durée. Pourtant, comme le veut la règle de ce deuxième confinement, une partie de la vie continue. La vie professionnelle notamment, qui se veut la grande rescapée de ce deuxième arrêt brutal de nos sociétés. Quelles ressources mettre en place pour accompagner efficacement la gestion des émotions liées à la crise ? L’empathie est-elle réellement bénéfique dans ce type de circonstances ? Pas sûr …



La crise sanitaire : une période propice au partage émotionnel


À l’inverse d’attentats, de catastrophes naturelles ou de deuils, la crise sanitaire que nous traversons actuellement constitue un épisode émotionnel collectif qui dure dans le temps. Nos émotions déplaisantes ont été particulièrement bousculées depuis le mois de mars, et le seront encore certainement dans les semaines à venir. Les premières recherches le confirment aujourd’hui : les débuts de la crise ont été tout particulièrement marqués par un accès de manifestations anxieuses, qui ont ensuite décliné pour laisser place à l’expression de tristesse, mais aussi à une diminution inhabituelle des manifestations de colère (fait intéressant : la tristesse est connue pour contrecarrer la colère au niveau neuronal). Le déclenchement de cette crise correspond donc à la mise en œuvre d’un partage social des émotions (c’est-à-dire de comportements impliquant le partage à autrui d’une expérience émotionnelle) d’une amplitude exceptionnelle [1].


Or ce partage social d’émotions à tendance à faire perdurer les épisodes émotionnels collectifs. Dans une telle situation “chacun en parle, et chacun écoute également les autres en parler” [1]. Écouter de manière empathique une personne exprimant ses émotions active ces mêmes émotions chez la personne qui écoute, qui va avoir à son tour le besoin d’en parler à son entourage, et ainsi de suite [2, 3]. En temps normal, ce cercle d’écoute et de partage à tendance à se briser environ 3 semaines après le début de l'évènement, à cause de la saturation d’écoute de notre entourage (les gens ne supportent plus qu’on leur parle de l’évènement, même si eux-mêmes ont toujours besoin d’en parler et de partager leurs émotions) [4, 5, 6]. Cependant, dans le cas de la crise sanitaire actuelle, la durée particulièrement longue de l’épisode émotionnel collectif a tendance à limiter cette saturation [3]. Le partage social des émotions décline peu, et reste donc plus ou moins stable dans le temps. Dans ce cadre, les réponses empathiques habituelles face au partage émotionnel sont-elles une solution efficace pour accompagner la gestion des émotions ? Pour le savoir, essayons d’en savoir un peu plus sur ce qu’implique le partage d’une émotion.


Que se passe-t-il lorsque nous partageons une émotion ?


Nombreux sont les professionnels (nous les premiers) à vanter les mérites de l’empathie. Nouvelle reine du management, championne toute catégorie de la création de lien social, l’empathie est une compétence de plus en plus valorisée, y compris dans la sphère professionnelle. Mais est-elle pour autant invincible ? Contrairement à ce que veut le sens commun, partager une émotion a tendance à renforcer chez soi cette émotion, plutôt qu’à la décharger [2]. En effet, lorsque nous partageons une émotion, nous nous remémorons les évènements qui l’ont déclenchée, réactivant le processus émotionnel initial.


La simple verbalisation d'une émotion peut ainsi provoquer une exacerbation temporaire des sentiments émotionnels [7]. D’ailleurs, partager des évènements ou des émotions positives est corrélé positivement avec le bien être subjectif, la satisfaction de la vie et l’estime de soi [8]. À l’inverse, une personne qui partage ses émotions déplaisantes se verra à nouveau aspirer dans son ressenti négatif. Comment réagir alors, lorsqu’une personne nous partage ce type d’émotions liées à la crise ?


L’empathie est-elle si efficace qu’on le croit face au partage émotionnel ?


Les recherches montrent que les réponses des personnes qui sont dans une position d’écoute peuvent varier selon 2 grandes dimensions [9, 10] :

  • les réponses empathiques, formes de soutien social qui ont pour but d’aider la personne à se sentir aimée, acceptée et comprise. Cela revient à exprimer de l’empathie et de la compréhension, expliquer qu’on tient à la personne, exprimer sa préoccupation, ou encore exprimer son affection par des gestes,

  • les réponses agentiques ou “cognitives”, qui consistent à aider la personne à augmenter son sentiment de compétence et d’efficacité. Il s’agit par exemple de donner des informations, des conseils, permettant d’évaluer la situation sous un angle différent.


Or les recherches tendent à relativiser l’efficacité des réponses empathiques. Oui, celles-ci seraient efficaces pour créer du lien social et réduire le sentiment de solitude, ce qui est essentiel durant cette période de crise. Mais seules, elles pourraient également avoir pour effet d’enfermer la personne dans son émotion, la condamnant à revivre celle-ci encore et encore. Pour être efficace, l’empathie doit donc, si l’on en croit des travaux récents, s’accompagner d’une réponse plus rationnelle, mettant en avant les compétences de la personne à agir par elle-même pour faire face à ses émotions. En complément d’une écoute empathique, une réponse qui amène la personne à repenser ses émotions, à ré-évaluer sa situation et à identifier des pistes d’action serait ainsi le meilleur moyen d’accompagner efficacement les émotions déplaisantes liées à la crise [7, 11, 12, 13].


En résumé, l’empathie seule n’est pas la meilleure réponse face aux émotions déplaisantes liées à la crise. Il est également essentiel de renforcer le sentiment de compétence de son interlocuteur, le conseiller pour objectiver son vécu et ré-évaluer ses difficultés. La combinaison de l’empathie et de cette écoute cognitive est la clé d’une gestion émotionnelle optimale !



Références

[1] Bouchat, P., Metzler, H. & Rimé, B. (2020). Crise et pandémie. Impact émotionnel et psychosocial du confinement. Le Journal des psychologues, 380(8), 14-20.

[2] Rimé, B. (2009). Emotion Elicits the Social Sharing of Emotion: Theory and Empirical Review. Emotion Review, 1(1), 60–85.

[3] Rimé, B., Bouchat, P., Paquot, L., & Giglio, L. (2020). Intrapersonal, interpersonal, and social outcomes of the social sharing of emotion. Current opinion in psychology, 31, 127-134.

[4] Garcia, D., & Rimé, B. (2019). Collective emotions and social resilience in the digital traces after a terrorist attack. Psychological science, 30(4), 617-628.

[5] Pennebaker, J. W., & Harber, K. D. (1993). A social stage model of collective coping: The Loma Prieta earthquake and the Persian Gulf War. Journal of Social issues, 49(4), 125-145.

[6] Rimé, B., Páez, D., Basabe, N., & Martínez, F. (2010). Social sharing of emotion, post‐traumatic growth, and emotional climate: Follow‐up of Spanish citizen's response to the collective trauma of March 11th terrorist attacks in Madrid. European Journal of Social Psychology, 40(6), 1029-1045.

[7] Nils, F., & Rimé, B. (2012). Beyond the myth of venting: Social sharing modes determine the benefits of emotional disclosure. European Journal of Social Psychology, 42(6), 672-681.

[8] Peters, B. J., Reis, H. T., & Gable, S. L. (2018). Making the good even better: A review and theoretical model of interpersonal capitalization. Social and Personality Psychology Compass, 12(7), e12407.

[9] Horowitz, L. M., Krasnoperova, E. N., Tatar, D. G., Hansen, M. B., Person, E. A. Galvin, K. L., & Nelson, K. L. (2001). The way to console may depend on the goal: Experimental studies of social support. Journal of Experimental Social Psychology, 37, 49- 61.

[10] Niven, K., Totterdell, P., & Holman, D. (2009). A classification of controlled interpersonal affect regulation strategies. Emotion, 9, 498-509.

[11] Afifi, T. D., Shahnazi, A. F., Coveleski, S., Davis, S., & Merrill, A. (2017). Testing the ideology of openness: The comparative effects of talking, writing, and avoiding a stressor on rumination and health. Human Communication Research, 43(1), 76-101.

[12] Baer, M. D., Rodell, J. B., Dhensa-Kahlon, R. K., Colquitt, J. A., Zipay, K. P., Burgess, R., & Outlaw, R. (2018). Pacification or aggravation? The effects of talking about supervisor unfairness. Academy of Management Journal, 61(5), 1764-1788.

[13] Levy-Gigi, E., & Shamay-Tsoory, S. G. (2017). Help me if you can: Evaluating the effectiveness of interpersonal compared to intrapersonal emotion regulation in reducing distress. Journal of behavior therapy and experimental psychiatry, 55, 33-40.

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