Pour gérer la crise, misons sur la résilience !

Connaissez-vous le concept de résilience ? Initialement créé par la physique pour décrire l'énergie absorbée par un corps lors d'une déformation, ce terme est aujourd’hui principalement utilisé dans son sens psychologique. Il décrit la capacité qu’ont les êtres humains à s’adapter et à rebondir après un événement traumatisant. En France, la résilience a, au départ, été médiatisée par Boris Cyrulnik dans les années 1990. D’abord relié à la psychanalyse, ce concept a ensuite fait l’objet de recherches en psychologie scientifique qui en ont montré les bénéfices. Au-delà de son utilité générale, la résilience est aujourd’hui au coeur de l’actualité et de nos vécus de la situation de crise. Cependant, nous aurions des difficultés à percevoir nos capacités de résilience !


Comment expliquer ce phénomène ? Quelles en sont les conséquences et comment y remédier ? C’est ce que nous allons voir aujourd’hui !


Le processus de résilience : entre adaptation et biais cognitifs


Les recherches menées dans divers domaines suggèrent que des événements imprévus et mal compris, tels que la crise du covid, déclenchent quatre processus en séquence qui ensemble permettent la résilience. Si ce processus permet in fine de nous adapter à un événement potentiellement traumatique, il débute néanmoins par une réaction émotionnelle qui nous amène de manière quasi automatique à douter de notre capacité à rebondir. 


  1. L’attention : nous sommes particulièrement susceptibles de porter une attention démesurée aux événements imprévus, déplaisants et mal compris. Lorsqu’une telle information nous parvient, nous aurions ainsi beaucoup de mal à nous en détacher et à nous concentrer sur les autres aspects de notre vie. Par exemple, lorsque nous avons appris le 16 mars que nous allions entrer dans une période de confinement, nous avons pour la plupart eu du mal à penser à autre chose durant quelques heures, jours, voire semaines. 

  2. La réaction : lorsqu’un événement déplaisant et inattendu chamboule notre vie, nous allons réagir de façon émotionnelle. Peut-être, après l’annonce de la période de confinement, avez-vous ressenti de la peur, de l’anxiété, de la colère, de la tristesse..? Ces réactions s’accompagnent généralement d’une difficulté à se projeter dans un avenir qui ne serait pas centré autour de l’événement problématique. Ce phénomène est appelé par les chercheurs le focalisme. 

  3. L’explication : comme vous vous en doutez, cette réaction émotionnelle n’est cependant pas éternelle. L’émotion va petit à petit laisser sa place à un mode de raisonnement plus pragmatique et fonctionnel. Nous allons alors tenter d'expliquer ou de donner un sens à l’événement problématique, en cherchant notamment une origine, une explication qui nous semble rationnelle. Par exemple, peut-être avez-vous tenté de rationaliser le confinement en pensant à son utilité en termes de santé publique et de sécurité ? Cette étape est au coeur du processus de résilience ! 

  4. L’adaptation : en donnant un sens aux événements, nous allons nous y adapter émotionnellement. L'événement sera perçu comme plus normal et inévitable qu'il ne l'était en réalité, et il perdra donc une partie de la puissance émotionnelle qu'il avait lorsqu'il semblait encore extraordinaire. Pour reprendre l’exemple de la période du confinement, une fois comprises la nécessité de ce dispositif et l’importance de le respecter, il nous a été plus facile de réguler nos émotions déplaisantes. 


En résumé, nous aurions tous la capacité de créer du sens autour de ce qui est au départ imprévu et potentiellement traumatique. Cependant, et paradoxalement, les premières étapes du processus de résilience nous amèneraient à sous-estimer cette capacité, voire à penser que nous sommes passifs dans le processus d’adaptation.  


Focalisme et sous-estimation de ses capacités de résilience


Les recherches sur le focalisme et la prévision des émotions montrent que nous serions presque incapables de nous rendre compte de notre capacité de résilience lorsqu’un événement imprévu déboule dans nos vies ! En effet, les processus qui nous amènent à donner un sens à des événements inattendus sont souvent rapides et inconscients. Il serait donc quasi impossible de savoir à l'avance que de tels processus se produiront.


Ce manque de conscience de nos capacités à faire sens des événements désagréables a plusieurs conséquences :


  • Notre tendance à surestimer l’importance des difficultés que nous aurons à gérer dans une situation déplaisante. De fait, nous allons la plupart du temps essayer d’éviter ces situations. Ainsi, une recherche a montré que nous pouvons sous-estimer notre capacité à gérer les émotions négatives associées au dépistage d’une maladie, ce qui nous amènerait à éviter de passer ces tests ! Lorsque ce type de situation s’impose à nous et que nous ne pouvons pas l’éviter, le fait de surestimer l’importance des difficultés à venir est également problématique. Cela va rendre plus difficile l’accès aux étapes d’explication et d’adaptation, dans la mesure où le simple fait d’y accéder nous paraît inconcevable. Ce biais peut donc avoir de nombreuses conséquences sur la santé physique et psychologique des individus. 


  • Le fait que le processus de résilience soit inconscient nous amène souvent à attribuer cette capacité d’adaptation à des sources externes (personnes ou circonstances). En d’autres termes, lorsqu’on s’adapte à une situation compliquée, nous pensons d’abord “c’est grâce à cette personne” ou “j’ai eu de la chance”, plutôt que “j’ai réussi à m’en sortir”. Cette interprétation a posteriori de notre capacité de résilience nous empêche de tirer des leçons de nos expériences passées et bloque la possibilité de confiance dans nos capacités d’adaptation.


Ce manque de confiance dans nos capacités de résilience a également des répercussions dans le fonctionnement d’une équipe de travail. Ainsi, des collaborateurs qui manquent de confiance dans leurs capacités d’adaptation auront moins tendance à se projeter dans l’avenir, à réagir de façon efficace face aux difficultés et aux transformations organisationnelles, à oser prendre des risques ou encore à laisser parler leur créativité.




Booster son sentiment de résilience : conseils pratiques !


Que ce soit pour booster son sentiment personnel de résilience ou pour insuffler un sentiment de confiance à son équipe de travail, il existe différentes techniques permettant d’améliorer la prévision des émotions et nos capacités d’adaptation : 


  • La technique du “Prospective diaries” : lorsqu’une situation que l’on perçoit comme compliquée à gérer émotionnellement se profile, il est utile, avant de prendre une décision hâtive, de se remémorer les choses qui nous arrivent au cours d’une journée normale. Cela permet de détourner l’attention de l'événement problématique et de la potentielle décision qui en découle. Lorsque l’on revient sur l’événement, on a ainsi davantage de recul, ce qui facilite le processus de décision. En tant que manager ou chef d’équipe, il peut être utile d’inciter les membres de son équipe à avoir recours à cette méthode simple en cas de difficultés.


  • Imaginer concrètement son futur soi : l’un des facteurs qui expliquent la difficulté à anticiper ses capacités d’adaptation est que les êtres humains auraient tendance à percevoir leur personne future comme détachée d’elle-même (un petit peu comme si on pensait à ce moment à quelqu’un d’autre). Or, il déconseillé d’imaginer son futur soi comme un étranger. Au contraire, il serait bénéfique, lorsqu’une situation problématique se présente, de s’imaginer concrètement dans le futur. En tant que manager, vous avez la possibilité de guider votre équipe dans ce processus de réflexion en ancrant vos prévisions pour l’avenir dans le vécu concret des collaborateurs. 


  • Le processus de substitution : selon les recherches sur la prévision affective, il serait bénéfique de demander conseil à quelqu’un d’autre pour prédire ses capacités d’adaptation et de gestion émotionnelle. Dans ce cadre, s’adresser à une personne qui a un vécu similaire serait particulièrement utile pour avoir une vision objective de ce que nous réserve l’avenir face à une situation problématique. En tant que manager, il est ainsi recommandé de promouvoir un climat de confiance et d’entraide au sein de votre équipe, afin de faciliter ce type d’échange.


  • L’amélioration de ses compétences émotionnelles réelle : la prévision de ses capacités d’adaptation face aux difficultés passe enfin par un travail sur ses compétences émotionnelles. En effet, ce travail permet non seulement d’améliorer, mais aussi de mieux comprendre le processus de gestion des émotions. Cette prise de conscience va permettre également de mieux appréhender ses capacités à faire face et à rebondir face aux difficultés, ce qui va nous amener à moins appréhender les situations délicates ou problématiques.


En résumé, la résilience désigne le processus que nous mettons en place de manière quasi automatique pour nous remettre d’un événement négatif ou stressant. Cependant, nous aurions peu conscience de cette capacité, ce qui nous amène régulièrement à éviter ou à appréhender les situations que nous nous pensons incapables de gérer. Ce type de comportements peut alors nous conduire à prendre des décisions inadaptées, voire dangereuses pour notre santé. Il est donc important de prendre conscience du processus d’adaptation et de nos forces face à la difficulté !


Attention cependant : il arrive, lorsque nos défenses sont épuisées, que le processus d’adaptation ne puisse se mettre en place. L’événement problématique peut alors laisser place à des troubles de type stress post-traumatique (anxiété chronique, rumination de l’événement stressant, hypervigilance, évitement des situations similaires …). Dans ce cas, il est important de consulter un professionnel de santé psychologique.



Références


Eggleston, C. M., Wilson, T. D., Lee, M., & Gilbert, D. T. (2015). Predicting what we will like: Asking a stranger can be as good as asking a friend. Organizational Behavior and Human Decision Processes, 128, 1-10.


Halpern, J., & Arnold, R. M. (2008). Affective forecasting: an unrecognized challenge in making serious health decisions. Journal of general internal medicine, 23(10), 1708-1712.


Hershfield, H. E., Cohen, T. R., & Thompson, L. (2012). Short horizons and tempting situations: Lack of continuity to our future selves leads to unethical decision making and behavior. Organizational Behavior and Human Decision Processes, 117(2), 298-310.


Kurtz, J. L. (2018). Affective forecasting. In E. Diener, S. Oishi, & L. Tay (Eds.), Handbook of well-being. Salt Lake City, UT: DEF Publishers. DOI:nobascholar.c


Sieff, E. M., Dawes, R. M., & Loewenstein, G. (1999). Anticipated versus actual reaction to HIV test results. The American journal of psychology, 112(2), 297-311.


Van Gelder, J. L., Hershfield, H. E., & Nordgren, L. F. (2013). Vividness of the future self predicts delinquency. Psychological science, 24(6), 974-980.


Wilson, T. D., & Gilbert, D. T. (2005). Affective forecasting: Knowing what to want. Current directions in psychological science, 14(3), 131-134.



© 2020 Nolwenn Anier & Quentin Victeur. Tous droits réservés.