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Pourquoi la psychologie sociale va vous intéresser !

Mis à jour : août 4



Il y a quelques années, j’ai eu une sorte de révélation. J’ai eu la chance, grâce à ma formation, de prendre conscience de certains fonctionnements humains qui ont complètement changé ma façon de percevoir les comportements d’autrui. Lorsque j’ai eu accès à ces informations, l’une de mes premières réactions a été de me demander : « Mais pourquoi on ne m’a jamais dit ça avant ? ». Du coup, après avoir achevé ma formation, j’ai eu envie de communiquer sur le sujet.


Et j’espère vraiment que ça va vous intéresser !


Pour me présenter rapidement : je m’appelle Nolwenn, j’ai 27 ans, et je viens de terminer un doctorat en psychologie sociale. C’est précisément cette discipline, cette branche peu connue de la psychologie, qui a été à l’origine de ma « révélation ». Celle-ci tient dans ces quelques mots, très simples, que l’on doit au professeur de psychologie sociale américain Richard E. Nisbett : « Nous ne sommes pas conscients de ce qui détermine nos comportements ». Ça n’a peut-être l’air de rien, mais en fait c’est énorme ! Ça veut dire que, dans la grande majorité des cas, lorsque nous avons l’impression de nous comporter en accord avec notre personnalité, notre volonté, nos convictions… nous sommes dans l’erreur. Cette idée, le chercheur la tire d’une expérience qu’il a menée en 1977 avec Nancy Bellows, également professeure de psychologie sociale. Au cours de cette expérience (1), les chercheurs ont demandé à des personnes d’évaluer une candidate pour un poste. Pour cela, les participants avaient à disposition le dossier de la candidate contenant différentes informations plus ou moins pertinentes : études brillantes, physique agréable, expérience de travail concluante, a renversé sa tasse de café lors de son entretien d’embauche… Les participants devaient ensuite choisir s’ils embaucheraient ou non cette personne. Posez-vous la question … qu’auriez-vous fait à leur place ? Si vous me le permettez, je vais répondre moi aussi à cette question, tel que j’y aurais répondu il y a quelques années :


« Ben, c’est évident, on juge un candidat sur la base de sa formation et/ou de ses expériences de travail ! Voyons… Et puis c’est quoi cette histoire de café ? ».


Évidemment. Ce raisonnement se tient. C’est d’ailleurs à peu près ce que les participants ont dit avoir fait à la fin de l’expérience. Mais l’analyse des décisions d’embauche des participants a révélé des comportements … légèrement différents. En effet, la candidate a été moins « embauchée » par les participants lorsque son dossier mentionnait qu’elle avait renversé son café sur le bureau du recruteur que dans le cas contraire. En fait, cet incident a davantage influencé la perception de la candidate que son parcours professionnel. C’est fou non ?


J’en ai une autre comme ça, peut-être plus spectaculaire encore ! Il se peut que vous la connaissiez. Dans les années 1960, le psychologue Stanley Milgram a souhaité comprendre jusqu’où des personnes « normales » (comprendre ici sans pathologies particulières) pouvaient aller lorsqu’elles étaient soumises à une autorité. Pour tester cette hypothèse, il a monté une expérience au cours de laquelle les participants étaient placés en binôme avec un complice. À la suite d'un faux tirage au sort, le participant était assigné au rôle de « professeur » et le complice, au rôle « d’élève ». Les réponses du complice-élève étaient enregistrées à l’avance. À chaque mauvaise réponse, le participant-professeur devait envoyer des chocs de plus en plus dangereux au complice-élève. Ces chocs étaient faux, et les cris du complice pré-enregistrés. Mais pour le participant, tout était réel. Les chocs les plus dangereux étaient décrits comme potentiellement mortels. Pendant l’expérience, l’expérimentateur (qui représente ici l’autorité) restait avec le participant et l’encourageait à continuer. Néanmoins, le participant était libre de partir si vraiment il le souhaitait.


Alors, d’après vous, combien de personnes ont été jusqu’au bout de l’expérience (autrement dit, ont été jusqu’à « tuer » une personne) ? Notez votre réponse sur un papier, ne trichez pas !


Alors ?


63%.

63% des personnes seraient allées jusqu’à tuer quelqu’un parce qu’une figure d’autorité le leur demandait.


« Ok, mais si certaines personnes ont agi comme ça, c’est qu’elles doivent avoir un problème ! Je n’aurais jamais fait ça moi ! »


Difficile en effet de penser que l’on pourrait aller jusqu’à de tels extrêmes, sauf si notre propre vie était menacée. Et pourtant … il est statistiquement très peu probable que 63% des participants de Milgram aient été des criminels. D’ailleurs, avant de conduire son expérience, Stanley Milgram avait interrogé des psychologues et psychiatres, concernant le nombre de personnes qui iraient au bout de l’expérience (jusqu’à « tuer » donc leur partenaire). La totalité des psychologues interrogés a répondu, avec la plus grande certitude, qu’aucune personne ne le ferait. Ce n’est pourtant pas ce qui s’est produit, loin de là ! Troublant, n’est-ce pas ?


La psychologie sociale regorge d’expériences de ce type, qui montrent que nos comportements ne sont que très peu dictés par nos opinions et notre personnalité.

En réalité, sans que nous le sachions, nous sommes notamment influencés par :


1. La capacité limitée de notre cerveau, qui donne lieu à ce que les psychologues nomment des biais cognitifs. Notre cerveau ne peut en effet pas traiter toutes les informations auxquelles il est exposé. Pour pouvoir tout de même fonctionner dans cet environnement sur-stimulant, il va donc développer des raccourcis de pensée qui vont grandement lui simplifier la tâche, mais qui vont parfois sévèrement biaiser nos jugements et comportements. Il s’agit notamment de nos préjugés et de nos stéréotypes.


2. Notre environnement social. Qu’on le veuille ou non et, j’irai même plus loin, qu’on l’admette ou non, l’environnement dans lequel nous évoluons (nos proches, nos collègues, notre société…) nous influence et dicte certains de nos comportements. La plupart du temps, nous nous comportons de façon cohérente avec certaines normes, propres aux environnements dans lesquels nous évoluons.


« Je suis un peu sceptique ! Si cela est vrai, pourquoi j’ai l’impression d’agir de mon propre chef ? »


La réponse à cette question est simple : c’est parce que nous vivons dans une société “individualiste”. L’individualisme est un concept sociologique qui désigne notamment les sociétés caractérisées par l’idée selon laquelle nous serions des individus disposant d’une liberté quasi-totale, de notre personnalité propre, de notre avis… L’individualisme sous-tend également, de façon implicite, l’idée selon laquelle nous sommes exempts de toute influence, qu’elle soit interpersonnelle (« Je sais mieux que mes proches ce qui est bon pour moi ») ou sociale (« Je ne suis pas influencé.e par les normes, la mode, etc. »).


Les chercheuses Florence Loose et Nicole Dubois ont d’ailleurs mis en avant le fait que l’individualisme constitue une norme dans notre société (2). Cela signifie que l’on attend des gens qu’ils fassent preuve d’individualisme, et que les personnes qui font preuve d’individualisme sont généralement plus appréciées que celles qui n’en font pas preuve. Entre autres, les recherches de ces chercheuses montrent également que l’individualisme est une valeur transmise par l’école. On nous apprend donc dès le plus jeune âge à mettre en avant le fait que nous sommes libres de nos choix et non influencés. Avouer que l’on est sous influence est même plutôt dévalorisé. Qui n’a jamais entendu ou été confronté à des phrases telles que : « ne sois pas un mouton », « apprends à penser par toi-même », « soyez vous-mêmes », etc. ? Grandir dans cet environnement nous a amenés à intégrer cette vision de l’Homme « individu ». Or cette conception de l’être humain est en totale contradiction avec l’idée que nous avons développée jusqu’ici, qui tend à montrer que nous sommes au contraire très souvent sensibles à diverses influences. Et c’est justement pour cela que nous avons souvent l’impression à tort d’agir selon notre propre volonté !


Alors, petit exercice pour terminer ! Et si l'on essayait d’être objectif et d’analyser ce qui détermine réellement nos comportements ? Pourquoi est-ce que l’on s’est habillé comme ça aujourd’hui ? Pourquoi est-ce qu’on a passé notre journée à faire telle ou telle activité ? Pourquoi est-ce qu’on a mangé ça ce midi ? Au fond… combien de nos décisions sont totalement (je dis bien to-ta-le-ment) exemptes d’influence ?


Je pense que la psychologie sociale va vous intéresser.



Références

Nisbett, R. E., & Bellows, N. (1977). Verbal reports about causal influences on social judgments: Private access versus public theories. Journal of personality and social psychology, 35(9), 613–624.

2. https://www.theses.fr/2000CLF20019

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