Sondages, enquêtes, statistiques … attention à l'interprétation des chiffres !




Au vu du nombre d’informations (souvent contradictoires) qui circule aujourd’hui sur Internet et les réseaux sociaux, force est de constater qu’il est de plus en plus difficile de se forger un avis objectif sur les questions qui nous intéressent. Notre cerveau est ainsi saturé par le nombre d’informations auquel il est confronté en permanence. Nous sommes constamment à la recherche d’informations qui vont nous permettre de répondre à nos questions de la manière la plus fiable possible. Pour autant, nous disposons généralement d’un temps relativement limité pour cette recherche et privilégions donc les informations simples et (si possible) tranchées.


Dans ce cadre, les chiffres constituent des alliés pour le moins rassurants. Données perçues comme objectives par excellence, les chiffres semblent en effet transformer n’importe quelle information aléatoire ou isolée en véritable fait. Bien souvent, les chiffres sont présentés comme ayant valeur de preuve (scientifique), en particulier lorsqu’ils sont traités sous forme de statistiques, et notamment de pourcentages censées refléter la pensée d’une majorité. En bref, le chiffre est de nos jours perçu comme L’INFORMATION objective sur laquelle nous pouvons baser nos avis en toute confiance.


Nous percevons ainsi différemment une information si elle est accompagnée ou non par un chiffre significatif. Par exemple, l’information (attention donnée fictive !)


82% des français pensent que la QVT est facile à mettre en place au quotidien.


sera perçue comme plus fondée que


Les français pensent que la QVT est facile à mettre en place au quotidien.


En réaction à ce phénomène, on voit aujourd’hui se multiplier les sondages et enquêtes qui mettent en avant des chiffres souvent spectaculaires visant à appuyer un propos. Mais ces chiffres sont-ils toujours aussi fiables qu’ils en ont l’air ?


Les statistiques : un outil et non une finalité


Avant toute chose, il est nécessaire de rappeler que les statistiques constituent un outil de compréhension très précieux. La statistique est d’ailleurs au coeur de la démarche scientifique et permet, dans la plupart des recherches, de statuer sur la confirmation ou non de l’hypothèse du chercheur. Dans le cadre des sciences sociales, ces chiffres permettent par exemple de résumer de manière simple et concrète l’opinion de centaines de milliers de personnes, de dégager des tendances générales au sein de la société, d’effectuer des comparaisons sur la base d’hypothèses précises afin de tester l’influence de certaines variables…   Cependant, la statistique reste un outil relatif qui DOIT être utilisé et interprété avec beaucoup de précautions.


L’utilisation des statistiques dans le cadre de la démarche scientifique se fait d’ailleurs après une étude approfondie et rigoureuse des travaux et théories existants, qui seule permet de justifier leur utilisation. L’utilisation des statistiques s’accompagne également d’une identification des potentiels biais qui pourraient intervenir dans les mesures et l’interprétation des données. Ces biais font l’objet de corrections en amont et de précautions au moment de l’interprétation des résultats. Bref, les scientifiques utilisent les statistiques pour ce qu’elles sont : un outil très utile mais pas une preuve en soit.

Cela n’est malheureusement pas toujours le cas.


Il est très facile aujourd’hui de lancer sur les réseaux sociaux des sondages qui permettent très simplement de recueillir l’avis de personnes concernant une question simple. Il est très facile également de recueillir les résultats de ce mini-sondage, de l’interpréter comme bon nous semble et de diffuser les résultats sous forme de post ou d’article, mentionnant alors le sacro-saint chiffre comme preuve indubitable de notre bonne foi.


On voit ainsi fleurir dans nos fils d’actualités les publications qui mettent en avant des chiffres érigés comme preuve absolue, mais qui ne font en aucun cas mention des informations qui sont pourtant indispensables à leur compréhension et à leur interprétation.


Car oui, un chiffre constitue un éclairage, un appui, une aide à la décision mais un chiffre NE PEUT PAS constituer une preuve à lui seul.


Interpréter les chiffres avec précautions !


Il existe de multiple biais pouvant mener à une erreur statistique : trop peu de données, une question mal posée ou des termes mal définis, un échantillon non représentatif, des périmètres non comparables… Différentes précautions sont nécessaires lorsque l’on est face aux résultats chiffrés d’une enquête ou d’un sondage, notamment si celui-ci ne s’inscrit pas dans une démarche scientifique et/ou n’émane pas d’un institut de sondage reconnu. Pour vous aider à discerner le faux du vrai, voici 3 précautions essentielles :


1.Informez-vous sur les répondants


Avant de lancer une étude, un scientifique va s’informer sur les variables individuelles susceptibles de biaiser ou d’influencer les résultats. Ces variables seront la plupart du temps mesurées afin que leur influence puisse être prise en compte.


Par exemple, lorsque je mène une étude sur les questions de QVT, je trouve intéressant de m’informer concernant

  • le genre des répondants : en fonction des thématiques, il est possible que les hommes et les femmes aient un point de vue divergent ou sensiblement différent

  • le degré de connaissance des répondants concernant l’objet de votre question : la QVT fait partie de ces sujets dits “non sélectifs” sur lesquels il est facile de se forger un avis sans forcément connaître la réalité du sujet

  • la catégorie socio-professionnelle des répondants : une bonne qualité de vie au travail ne signifie certainement pas la même chose pour un ouvrier ou pour un cadre sup’


Les sondages et enquêtes doivent faire l’objet des mêmes précautions : il est nécessaire de poser des questions aux personnes qui répondent : quelle est leur profession, leur origine, ou vivent-elles, quel âge ont-elle ? Les questions à poser dépendent bien sûr de l’objet du sondage. Ces éléments sont indispensables pour interpréter et nuancer une statistique. Face au résultat d’une enquête ou d’un sondage, il est important de rechercher de telles informations : qui sont les personnes qui ont répondu ? sont-elles susceptibles d’avoir une approche biaisée de l’objet de l'enquête ?


Lorsque de telles informations sont absentes, la méfiance est de mise. Un chiffre mis en avant de manière isolée est quasi impossible à interpréter !


2. Attention à la formulation des questions

La formulation des questions d’un sondage peut également être un biais qui influence fortement les réponses. Lors de la conception d’une enquête ou d’une étude, les questions doivent être posées de manière neutre et orienter le moins possible les réponses. Dans le cas contraire, les réponses obtenues sont peu exploitables et difficilement interprétables. Les scientifiques utilisent d’ailleurs de manière quasi-systématique des questionnaires conçus pour éviter ce type de biais.


Il est donc important, lorsque l’on consulte les résultats d’un sondage, de s’intéresser à la manière dont les questions ont été posées. Voici quelques biais facile à détecter :

  • La réponse est-elle inclue dans la question ? Les questions d’un sondage doivent donc à tout prix être formulées de manière à ne pas laisser transparaître de réponse attendue.

Un exemple : la formulation “Quels sont, selon vous, les principaux enjeux en matière de santé au travail ?” est préférable à “Selon vous, l’un des principaux enjeux en matière de QVT doit-il être de favoriser le bien-être des salariés ?” (à laquelle on aura tendance à répondre par l’affirmative)


  • Les possibilités de réponse sont-elles limitées ? Certaines questions vont contraindre et simplifier à l’extrême la pensée des répondants et donc déformer leur opinion.

Un exemple : “Dans quelle mesure percevez vous la QVT comme un facteur de performance ? (allant de 1 : pas du tout à 7 : totalement)” est préférable à “Selon vous, la QVT est-elle facteur de performance ? Oui / Non”


  • Les questions sont-elles suffisamment précises ? Certaines questions manquent en effet de précision parce qu’elles posent 2 questions en une ou parce que la réponse est sujette à interprétation.

Un exemple : la formulation “Ressentez-vous des émotions négatives liées à votre travail 2 fois par mois ou plus ?” est préférable à “Êtes-vous globalement content d’aller travailler ?” ou “Êtes vous satisfait et motivé par votre travail ?”


3. Fuyez les généralisations abusives


Quelles que soit les précautions prises dans la construction du sondage, il est PRIMORDIAL, de remettre en question les généralisations excessives qui peuvent être faites sur la base des résultats :

  • méfiez-vous des enquêtes et sondages qui font état de l’avis des “Français” ou des “salariés” dans leur ensemble plutôt que des “répondants”. À moins que l’échantillon interrogé ne soit rigoureusement représentatif d’une population donnée, il est impossible de généraliser des résultats à ce point. La représentativité d’un échantillon est atteinte dans le cadre de sondage très importants, effectués par des professionnels sur la base de techniques spécifiques. Malheureusement, la plupart des chiffres qui circulent ne sont pas basées sur ce type de données représentatives.

  • interrogez-vous sur les fondements théoriques des sondages et enquêtes que vous consultez ! Ainsi, un chiffre isolé qui va à l’encontre de décennies de recherches scientifiques rigoureuses a beaucoup plus de chances d’être lié à une erreur de mesure qu’à une révolution du champ de recherche en question. Les scientifiques considèrent d’ailleurs qu’un niveau de preuve satisfaisant n’est atteinte que lorsqu’une même conclusion a pu être tirée de plusieurs études menées par des chercheurs différents et indépendants.

  • préférez les personnes qui discutent les limites de leurs résultats à celles qui présentent leurs résultats comme vérité absolue ! Reconnaître les limites de ses données n’est pas un manque de compétence, mais une marque de professionnalisme ! Cela donne lieu à des débats, à des récits d’expériences qui enrichiront le sondage et lui donneront tout son intérêt.


En résumé ?


Si vous faites partie des personnes qui souhaitent baser leur avis sur des données chiffrées, avant tout : BRAVO ! Consulter des données chiffrées, que ce soit par curiosité ou pour améliorer ses pratiques professionnelles, est une belle preuve de professionnalisme et d’ouverture d’esprit. Toutefois, pour aller au bout de cette démarche, il est nécessaire de faire attention à certains points.


Il est essentiel de toujours remettre en contexte les données que vous avez sous les yeux. En effet, sauf si elles sont issues de publications scientifiques (et ont donc été évaluées de manière rigoureuse par des chercheurs), il est fort probable que ces données puissent être biaisées.


Méfiez-vous surtout des résultats qui présentent un ou deux pourcentages, sans plus d’informations, et les mettent en avant comme des vérités générales. Non pas que ces chiffres soient forcément faux ! Mais ils doivent faire l’objet d’interrogations et de discussions.

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