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Soyez courageux : restez dans votre zone de confort !


Alors que les enjeux de santé au travail d’une part et de performance des entreprises d’autre part n’ont jamais été aussi élevés, les avis se multiplient concernant ce que devrait être, en cette période de crise, le management optimal. Management des autres, mais aussi management de soi et de ses propres ressources : l’objectif est à la fois de rester motivé et de monter en performance. Parmi toutes les injonctions qui s’y rapportent, l’une se paye le luxe de remplir ces deux objectifs : “QUITTEZ votre zone de confort”. À la clé ? La promesse d’un métier passion, d’opportunités de développement insoupçonnées et d’un niveau d’épanouissement jamais atteint.


Ça, c’est la théorie. Comme vous le savez sans doute, chez PSEEKO, on adore s’intéresser aux mythes qui entourent nos vies professionnelles et les confronter aux recherches scientifiques. Aujourd’hui, nous nous attaquons à cette fameuse “comfort zone”.



La zone de confort : entre idéalisation du risque et diabolisation de la paresse


Difficile de passer à côté ! Si la zone de confort semble particulièrement en vue durant cette période de crise, l’injonction existe depuis plusieurs décennies. Intéressons nous tout d’abord à l’aspect idéologique du concept. Taper “zone de confort” sur un moteur de recherche, c’est faire une plongée dans un monde rempli de positivité, où le risque est encouragé tandis que le confort est associé à la paresse, à l’ennui et à la passivité. Un monde où chacun, pour peu qu’il le souhaite, pour peu qu’il s’éloigne un tant soi peu de sa zone de confort, est capable de réaliser ses rêves. Un encouragement à la liberté qui dissimule une injonction au risque, comme si le choix de la sécurité était aussi celui du sabotage de soi. Avant même de confronter le concept de zone de confort aux recherches scientifiques, son orientation idéologique questionne.


Pourtant, cette vision est aujourd’hui largement répandue dans une société qui, comme le dit le sociologue Albert Ehrenberg, valorise la concurrence et la compétition. Car l’injonction à quitter sa zone de confort, au-delà de ses relents méritocratiques, porte en elle le culte de la performance, de l’engagement et du dépassement de soi. “On a rien sans rien”, “il faut souffrir pour réussir” … des mantras qui résonnent en nous et s’imposent dans le milieu du management comme la panacée de la performance. Stressons-les pour tirer le meilleur d’eux-mêmes ! Cela se justifie-t-il vraiment ? L’inconfort est donc forcément un bienfait ? Si les déserteurs de la zone de confort répondront oui sans hésiter, la réponse à cette question ne nous semble pas si évidente et mérite que l’on s’y attarde !


Une conception du stress qui pose question ...


Notre réflexion concernant la zone de confort nous a progressivement amené à considérer la question du stress. Au fond, c’est bien de cela qu’il est question : si l’on en croit le mythe de la zone de confort, plus nous serions stressés, “challengés”, plus nous serions performants ! Certains théoriciens ont d’ailleurs proposé l’existence d’une zone de développement optimale, caractérisée par un niveau idéal de stress. En d’autres termes, lorsque nous sommes trop stressés, notre performance est parasitée par le stress, mais lorsque nous ne sommes pas assez stressés (dans notre zone de confort donc), nous sommes incapables de mobiliser les ressources nécessaires pour réussir. Cette idée renvoie à un certain modèle du stress, qui suppose une relation “en U inversé” entre stress et performance.


Autrement dit, un faible et un haut niveau de stress seraient nocifs pour la performance, tandis qu’un stress d’intensité moyenne serait optimal. Développée au début du 20ème siècle, cette conception d’un niveau optimal de stress serait particulièrement répandue dans la littérature managériale. Elle ne serait pourtant soutenue que par moins de 10% des recherches scientifiquesUne revue de la littérature scientifique sur le lien entre stress et performance réalisée pour la NASA indique par ailleurs (en 2004) que cette théorie du “U inversé semble avoir fait son temps en tant que théorie absolue et unitaire de la performance humaine”. Elle reposerait par ailleurs sur une confusion datée (bien qu’encore relativement répandue dans la littérature managériale) entre absence de stress et ennui. On commence à douter de l’intérêt de sortir de sa zone de confort...


De la complexité de la relation entre stress et performance


Mais alors, quel est l’effet du stress sur la performance ? En réalité, de nombreuses recherches soutiennent l’existence d’une relation linéaire négative entre stress et performance au travail. Pour le dire en français, à un niveau faible de stress, la performance serait optimale. Cependant, en cas de stress excessif, la performance serait proportionnellement diminuée. Si cette conception du stress ne fait pas consensus, elle serait celle qui récolte près de la moitié de l’appui scientifique (soutenue par 46% des recherches). On commence à VRAIMENT douter de l’intérêt de sortir de sa zone de confort …


À ce stade de l’article, vous vous dites peut-être que “finalement, ces modèles du stress ne correspondent pas à 100% des individus et que certains ont peut-être vraiment à gagner à quitter leur confort et à prendre des risques.” Et vous n’auriez pas tort. Si aujourd’hui, les recherches tendent à dire que le stress nuit à la performance, ce n’est pas forcément vrai pour tout le monde et dans n’importe quelle situation. Si la recherche montre une relation globalement négative entre stress et performance au travail, elle met également en avant l’importance de prendre en considération la manière dont la personne perçoit et vit la situation stressante. La théorie transactionnelle du stress met en effet en avant la notion de stress perçue, en soutenant que notre perception du stress comme un danger ou, au contraire, comme un challenge influencerait radicalement ses effets sur notre santé et notre performance. Impossible donc de définir un niveau optimal de stress, cela dépendrait de chaque personne et de chaque situation !


Vous en voulez encore ?


La recherche met également en avant le fait que la relation entre stress et performance dépend de nombreuses variables à la fois personnelles et contextuelles. Pour ne donner qu’un exemple, les études portant sur le concept de sécurité psychologique tendent à montrer que l’insécurité psychologique est associée à un manque de confiance (en soi et en les autres), qui va générer une certaine dose de stress. Or ce stress aurait tendance à faire basculer notre cerveau sur un mode “automatique”. Ce mode est très utile pour nous protéger face à un environnement perçu comme hostile mais il bloque également tout un ensemble de fonctions cérébrales dites adaptatives. La créativité, l’adaptabilité mais aussi la capacité d’innovation se trouvent ainsi totalement mises en sommeil. À l’inverse, se sentir en sécurité psychologique permet d’activer ses fonctions adaptatives. On ose ainsi sortir de sa zone de confort, prendre des risques, faire part de ses idées, sans forcément avoir le sentiment de se mettre en danger. Sans quitter sa zone de confort en quelques sortes.


En conclusion, sortir à tout prix de sa zone de confort, se mettre en danger ou dans une situation inconfortable semble avoir l’effet inverse à celui recherché. Celui de faire baisser notre performance. Au-delà des études scientifiques, le concept de zone de confort est porteur d’une orientation idéologique faisant l’apologie du risque, apologie qui peut faire douter quant au bien fondé de ce concept.


Quand on sait qu’il existe des moyens pour innover sans sortir de sa zone de confort, on se dit que finalement, le courage, c’est peut-être d’y rester !

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